Pendant sept ans, Véronique Tivoli a ouvert sa porte — à n'importe quelle heure, à n'importe quel enfant. Plus de cinquante-cinq accueils plus tard, elle a posé sa démission, pris du recul, et écrit. Son livre, Mes enfants et ceux des autres, raconte ce que peu de gens imaginent : le quotidien d'une assistante familiale positionnée sur le dispositif d'urgence, ce circuit peu connu qui existe dans certains départements pour répondre aux situations nécessitant une mise en protection immédiate. Rencontre avec une femme qui a fait de l'accueil inconditionnel un art de vivre.
Pouvez-vous vous présenter en quelques mots — qui vous êtes aujourd'hui, et quel a été votre parcours auprès des enfants ?
Je suis née à Marseille en 1968 et, parallèlement à des études d'horticulture, j'ai été animatrice en centres de loisirs. Pendant plus de 25 ans j'ai travaillé auprès d'enfants : animatrice en centres de loisirs, bibliothèque et classes de découverte, formatrice BAFA, directrice d'un centre de loisirs, assistante maternelle, assistante familiale et auxiliaire parentale. Je suis aujourd'hui maman de quatre merveilleux enfants et grand-mère de trois délicieuses petites filles.
Comment est née votre vocation d'assistante familiale ? Y a-t-il eu un moment décisif ?
Quand j'étais petite, je rêvais d'une maison « remplie d'enfants ». En grandissant, ça s'est imposé à moi comme une évidence, une suite logique de mon parcours professionnel.
Le moment décisif ? Quand mes deux aînés ont quitté la maison pour leurs études et que mes deux plus jeunes — douze ans et demi et quatorze ans — étaient assez matures et « solides » pour partager le quotidien avec d'autres enfants. C'est là que j'ai pu envisager concrètement de devenir famille d'accueil.
Vous avez choisi de vous positionner sur un dispositif particulier : l'accueil d'urgence. Pouvez-vous expliquer ce que c'est ?
Quand j'ai été embauchée, j'ai choisi de me positionner sur le dispositif des familles d'accueil d'urgence. Un dispositif un peu particulier — qui n'existe pas dans tous les départements — où j'accueillais de façon inconditionnelle un ou plusieurs enfants, de 0 à 21 ans, qui nécessitaient une mise en protection immédiate.
Je pouvais aussi bien accueillir un petit garçon de 2 ans qu'une jeune fille de 17 ans, qu'une fratrie de trois jeunes enfants, qu'un adolescent de 15 ans… et ce, à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit. Pour s'assurer qu'il y ait toujours une place vacante sur l'ensemble du département, les assistantes familiales de l'urgence assurions à tour de rôle des gardes d'astreinte 24h/24 et 365 jours par an.
En sept ans, vous avez accueilli plus de cinquante-cinq enfants. À quoi ressemble un weekend d'astreinte sur ce dispositif ?
Je dirais qu'il n'y a pas de semaine ordinaire, pas plus qu'il n'y a de journées qui se ressemblent. Sur l'urgence, rien n'est prévisible. Voici un weekend d'astreinte tel que je l'ai vécu.
Vendredi soir, vers 21h30, Laura, une jeune fille de 15 ans que j'accueille, me souhaite une bonne nuit avant d'aller « lire » dans sa chambre. À 23h, Mme Maest, la cadre d'astreinte, me sollicite pour l'accueil d'Anton, un garçon de 9 ans qui m'attend dans un commissariat à l'autre bout du département. Quand je vais prévenir Laura, surprise : la chambre est vide et la fenêtre grande ouverte. Laura a fugué.
Il est minuit passé quand j'arrive au commissariat. Quelques infos échangées, je repars avec Anton. Arrivée à la maison, je l'installe, le rassure. Il est presque 2h du matin. Sans nouvelles de Laura, j'appelle la gendarmerie et déclare la fugue.
Samedi matin, j'ai rendez-vous à la gendarmerie pour être auditionnée. Sur le chemin du commissariat avec Anton — qui doit retrouver ses parents — Mme Maest me contacte pour un nouvel accueil : une jeune femme placée en garde à vue, son bébé de 15 mois à recueillir. Trop loin, pas disponible. Exceptionnellement, elle sollicitera un autre AF du dispositif.
À 15h28, retour à la maison. Je défais le lit d'Anton, je fais tourner une lessive, je rends la chambre disponible « au cas où ».
Dimanche, chez des amis, la gendarmerie me contacte à nouveau : une plainte vient d'être déposée à l'encontre de Laura et de sa famille. La situation est préoccupante. J'informe immédiatement Mme Maest.
À 19h10, mon portable sonne. Décidément, ce weekend ne finira jamais ! Gérald, 16 ans, schizophrène, fugué de son foyer depuis dix jours, m'attend dans un commissariat. Dix jours sans hygiène, sans soins, sans nourriture régulière. Les policiers me briefent sur ses antécédents. À 20h35, retour à la maison. Pendant qu'il se douche, je fais tourner une machine avec toutes ses affaires — chaussures comprises — et nous passons à table. À 21h45, Gérald se couche, épuisé. Il n'est pas loin de 22h quand j'envoie un mail récapitulatif à Mme Maest.
Lundi, 10h, je fais le point avec le service. Ma semaine d'astreinte prend fin. Il ne me reste plus qu'à organiser, avec les équipes, la suite des accueils de Laura et Gérald…
Le titre de votre livre, Mes enfants et ceux des autres, évoque une double vie. Comment avez-vous géré la cohabitation entre votre propre famille et les enfants accueillis ?
Le titre est né d'une pure coïncidence ! Lors d'un festival, un ami me demandait ce que je devenais. Je lui ai répondu : « En ce moment je m'occupe de mes enfants et de ceux des autres. » Il a souri et dit : « Ça ferait un joli titre de livre. » Quelques années plus tard, en commençant à écrire, cette phrase s'est imposée d'elle-même.
Sur la cohabitation : j'étais maman solo, il y avait d'un côté tous les enfants — accueillants et accueillis — et de l'autre côté moi, l'adulte. Ça se faisait assez naturellement entre les enfants, même au milieu des « tempêtes ». Je veillais à ce que chacun ait son espace propre, j'étais extrêmement vigilante lors de certaines situations sensibles.
On n'était pas obligé de tous s'entendre, de s'apprécier, d'être d'accord sur tout — mais on vivait ensemble et on se devait le respect à travers nos différences. Ce qui n'était pas toujours évident.
Après chaque départ, je faisais le point avec mes propres enfants pour m'assurer qu'ils allaient bien et qu'ils étaient d'accord pour poursuivre l'accueil familial. S'ils m'avaient dit non, j'aurais arrêté. Et j'ai toujours pris tous mes jours de congés — uniquement avec eux. Un moment ressource qui n'appartenait qu'à nous.
Parmi les cinquante-cinq enfants accueillis, y en a-t-il qui vous ont particulièrement marquée ?
Chacun, à sa manière, m'a marquée et fait grandir. Tous ont laissé une empreinte en moi.
J'ai été extrêmement touchée par la petite Ella, bébé de 14 mois trouvée dans un squat. Attendrie par Marius, 3 ans, petit enfant « objet » qui a pu « renaître » à lui-même. J'ai adoré la rencontre avec Zita, adolescente de 15 ans en fugue arrivée en pleine nuit. Je me suis attachée à Paul, 14 ans, qui a partagé plus de dix mois notre quotidien. Remplie de tendresse et de démunie à la fois par Nina, 16 ans, en mal de vivre. Et puis Sabia avec son fils Caleb 17 mois… David, 13 ans, qui s'est livré et m'a fait confiance… Alix et son petit frère Angel, dont la maman est partie acheter du pain et du chocolat et n'est pas rentrée… Rahnan, 15 ans, enfant dit « sorcier » de Guinée qui avait fait « le voyage » et ne savait plus sourire à la vie.
L'accueil d'urgence, c'est par définition du temps court. Qu'est-ce qu'on peut vraiment offrir à un enfant dans ce laps de temps ?
Tellement de choses. Pour commencer, et c'est commun à tous les accueils : une mise en protection immédiate. Ensuite, chaque situation avait ses propres priorités.
On peut offrir à l'enfant de se poser, de se reposer avant de repartir vers un ailleurs. De libérer la parole, de se raconter, de mettre des mots sur ce qu'il vit. De commencer à panser ses blessures. De retrouver un rythme de vie quotidien — alimentaire, de sommeil, de socialisation. Les soins médicaux nécessaires. La rencontre avec ceux qui vont l'accompagner. Un début de vestiaire — certains enfants sont arrivés en nu-pieds en plein hiver, en pyjama en pleine nuit. Un temps pour accepter le placement et commencer à se projeter.
« Parfois je compare mon travail sur l'urgence avec celui d'un jardinier qui devrait s'occuper d'un jardin en friche. Je dois sécuriser le terrain avant de faire un état des lieux et d'en découvrir toutes les spécificités. Ensuite je vais chercher les outils dont j'ai besoin — sachant qu'il faudra certainement en adapter certains ou en créer. Puis je défriche, débroussaille, élague. Parfois mon travail s'arrête là et je passe le relais. D'autres fois je peux aller plus loin. Il faut ensuite labourer, semer, planter — sans savoir ce qui va prendre — tout en continuant d'entretenir le terrain. Un travail de longue haleine qui peut prendre des années, ou toute une vie, avant de peut-être voir éclore une fleur. »
En 2019, après sept ans, vous démissionnez. Qu'est-ce qui vous a amenée à cette décision ?
Plusieurs besoins se sont cumulés : retrouver un rythme de vie plus « conforme » que de travailler 24h/24 chez moi. Réimperméabiliser mon imperméable à émotions, en côtoyant du beau, du doux et du soyeux. Me retrouver, me reconnecter avec mes propres émotions. Partager des moments pleinement avec mes enfants, mes petites-filles, ma famille, mes amis.
Il y a un temps pour tout.
Je me permets néanmoins de rebondir sur le mot « épuisement », parce qu'il y a en effet de nombreux assistants familiaux qui y arrivent — parfois jusqu'au dégoût du métier — et dont les familles sont mises à mal. Des situations regrettables et dommageables pour tous. Prenons soin de nous et de nos familles, car ce métier est tout aussi merveilleux que chronophage.
Si vous pouviez recommencer, le referiez-vous ?
Je referais tout pareil.
« Alors bien sûr il y a eu des jours compliqués où je me suis fortement remise en question. Des jours où j'ai douté de cette proposition de vivre que j'offrais à mes enfants. Des jours où la souffrance et les parcours de vie cabossés de ces enfants frôlaient l'inacceptable. Des jours où j'ai eu envie de tout arrêter.
Oui mais voilà, ça avait du sens tout cela… c'était mon essence, mon essentiel, mon adrénaline.
Et je me suis épanouie au travers de tous ces accueils. Et je me suis nourrie des savoirs des différents professionnels. Et je me suis émerveillée devant la maturité de cœur grandissante de mes enfants. Et… j'ai accueilli sans aucune prétention.
J'ai accueilli dans la tolérance et le respect de nos différences. J'ai accueilli les histoires de vie sans jugement. J'ai accueilli les rires, les larmes, la douceur et parfois aussi la violence. J'ai accueilli ces enfants qui m'étaient confiés et nous avons laissé notre porte ouverte aux arrivées et aux départs.
Et j'ai adoré ce vivre au quotidien… »
Pourquoi un livre — et pourquoi après la démission, pas pendant ?
Quand j'ai démissionné, je n'avais aucune idée de ce que j'allais faire. Après deux mois à courir les festivals et les concerts, un matin joli, au lieu d'aller faire mes courses, je me suis mise à écrire. C'était bon, ça me faisait du bien. Alors j'ai continué, sans réfléchir, en laissant sortir tout ce qui avait besoin de sortir. Et Mes enfants et ceux des autres a vu le jour.
Pendant les accueils, c'était matériellement impossible : avec plusieurs enfants à la maison — très souvent déscolarisés le temps de l'urgence — il n'y avait pas d'espace pour ça. Et puis, je passais déjà beaucoup de temps à rédiger mes écrits professionnels. À un moment, il faut savoir prendre du recul.
Je crois surtout que j'avais besoin de digérer ces sept années avant de me laisser aller à l'écriture. Il faut sortir de l'eau pour se faire sécher — et pour moi ça a été pareil.
À qui s'adresse le livre en priorité ?
Il peut intéresser tout le monde : les assistants familiaux, les professionnels, et le grand public qui ne sait pas ce que « placement familial » veut dire.
Voici ce qu'en dit une lectrice : « Beaucoup plus qu'un témoignage, cet ouvrage nous plonge dans l'univers complexe de l'aide à l'enfance. Du sourire aux larmes, Véronique Tivoli sait déclencher en nous toutes les émotions. Ce livre peut intéresser les professionnels de la petite enfance comme tous les néophytes dans ce domaine. Il se dévore, ne peut pas laisser indifférent. » — Isabelle B.
Et du côté des collègues AF : « Un livre juste, émouvant, éprouvant qui nous rappelle comme notre métier est beau, utile, nécessaire. Nous faisons le même métier, et pourtant… Le mien est fantastique, le vôtre est héroïque. » — Sev R.
Depuis la parution, avez-vous eu des retours d'enfants que vous avez accueillis ?
J'ai été contactée par une jeune fille que j'avais accueillie, qui s'est reconnue dans une histoire du livre et qui m'a présenté son petit garçon. Il m'arrive également de croiser des enfants que j'ai accueillis. Mais je ne leur parle pas du livre — je préfère qu'ils me racontent ce qu'ils deviennent.
Si vous pouviez dire une seule chose à un assistant familial qui accueille un enfant pour la première fois ce soir, ce serait quoi ?
Aimer.
Véronique Tivoli est l'auteure de Mes enfants et ceux des autres, disponible en librairie et sur les plateformes de vente en ligne.
Vous avez vécu le placement familial de l'intérieur ? Témoignez.
Le récit de Véronique vous a parlé ? Vous avez vous-même une histoire à raconter ?
ass-fam.org donne la parole à celles et ceux que le système de protection de l'enfance a touchés de près — sous toutes ses formes.
Vous êtes assistant(e) familial(e), actuel(le) ou ancien(ne) ? Vous avez vécu des situations marquantes, des injustices, des victoires silencieuses que le grand public ne connaît pas ?
Vous êtes conjoint(e) ou enfant d'assistant(e) familial(e) ? Vous avez grandi dans une maison où la porte s'ouvrait à des inconnus, parfois en pleine nuit ?
Vous êtes un ancien enfant placé, devenu adulte, et vous souhaitez témoigner de ce que le placement familial vous a apporté — ou ce qu'il vous a coûté ?
Votre témoignage a de la valeur. Il peut faire bouger les lignes, changer le regard, et rappeler à ceux qui décident que derrière chaque dossier, il y a des vies réelles.
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