Le 19 mars 2026, le tribunal correctionnel de Brest condamnait une femme de 44 ans à un an de prison avec sursis. Cette assistante familiale du Finistère avait maltraité une fillette de 2 ans placée sous sa garde : attachée au lit, laissée seule sur le balcon, aspergée d'eau au visage. Les faits sont établis. La condamnation est juste. Il n'y a rien à excuser.
Mais il y a beaucoup à analyser.
Parce que derrière cette affaire — comme derrière d'autres, moins médiatisées, qui surviennent chaque année — il y a une question que personne ne veut vraiment poser : est-ce que le système dans lequel travaillent les assistants familiaux est conçu pour les maintenir debout ? Ou est-il, au contraire, conçu pour les épuiser jusqu'à la rupture ?
Ce n'est pas une question pour relativiser. C'est une question pour comprendre. Et peut-être, un jour, pour changer les choses.
📋 Sommaire de l'article
Ce que le système exige : disponibilité totale, engagement financier, silence
Commençons par le commencement : ce qu'on demande à un assistant familial est objectivement hors norme.
Un assistant familial travaille à son domicile, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Il n'y a pas de pointeuse. Pas de vestiaire où l'on accroche sa blouse et son rôle professionnel en rentrant chez soi. Chez lui, c'est son lieu de travail. Son salon est la salle de vie des enfants confiés. Sa cuisine tourne pour eux. Sa salle de bain, son couloir, ses nuits — tout est imbriqué dans le métier.
La loi prévoit des congés : cinq semaines par an. Mais dans les faits, 88 % des assistants familiaux ne prennent pas l'intégralité de leurs congés légaux. Ce chiffre, à lui seul, dit tout. Il ne s'agit pas d'un manque de volonté ou d'un excès de zèle. Il s'agit d'une réalité structurelle : trouver une famille de relais disponible, capable d'accueillir des enfants aux profils souvent complexes, dans les délais imposés par les services — c'est une équation que beaucoup ne parviennent jamais à résoudre. Alors les semaines passent. Les mois s'accumulent. L'AF reste. Et le compteur de fatigue continue de tourner.
La loi Taquet de 2022 avait pourtant introduit un droit au répit : un week-end par mois garanti pour les assistants familiaux. Une avancée réelle, arrachée de haute lutte. Sauf qu'au dernier moment, lors des débats parlementaires, ce droit a été vidé de sa substance. Les députés ont modifié le texte : ce qui devait être une obligation pour l'employeur est devenu une simple possibilité. Une faculté. Autrement dit, ça n'existe que si le département le veut bien. Et dans beaucoup de départements, il ne le veut pas. C'est le résumé parfait de la façon dont ce métier est considéré : on reconnaît le problème dans les discours, on le contourne dans les textes.
À cela s'ajoute une dimension que l'on évoque encore trop rarement : l'investissement financier considérable que représente ce métier. Accueillir un, deux, trois enfants — parfois plus — dans les conditions requises par l'agrément, cela suppose de l'espace. Beaucoup d'assistants familiaux ont déménagé pour exercer leur métier : d'un appartement à une maison, d'une maison à une plus grande. Ils ont acheté un véhicule plus grand pour transporter tout le monde aux droits de visite, aux rendez-vous médicaux, aux activités. Ils ont aménagé des chambres, acheté des lits, du mobilier, du matériel.
Ce n'est pas un investissement anodin. C'est souvent des dizaines de milliers d'euros qui structurent une vie entière autour de ce métier. Et c'est précisément pour cette raison que réduire le nombre d'enfants accueillis devient, pour beaucoup, une option impossible à envisager financièrement. Moins d'enfants, c'est moins de salaire, moins d'indemnités d'entretien — et les mêmes charges fixes. Le même loyer ou le même crédit. La même voiture à rembourser.
Le piège se referme très tôt, et sans bruit.
Des enfants aux profils de plus en plus complexes, des AF de moins en moins préparés
Il y a vingt ans, le profil des enfants confiés aux familles d'accueil était différent. Les placements longue durée d'enfants relativement stabilisés constituaient une part importante du travail. Aujourd'hui, la réalité a changé de façon significative.
Les enfants placés arrivent avec des histoires de plus en plus lourdes. Traumatismes précoces, violences intrafamiliales, négligences graves, troubles de l'attachement sévères, pathologies associées — TDAH, TSA, troubles dissociatifs. La psychiatrie de l'enfant est saturée. Les listes d'attente pour les ITEP, les IME, les CMP se comptent en mois, parfois en années. En attendant, l'enfant est chez l'AF. C'est l'AF qui gère. Seul. À domicile.
Mais la réalité est encore plus dure que ça. Car il ne s'agit pas seulement d'attendre qu'une place se libère. Il arrive — et ce n'est pas rare — que des structures spécialisées renvoient chez l'AF des enfants qu'elles n'arrivent plus à gérer. Un enfant dont les crises dépassent les capacités d'une équipe formée, qui tourne en trois-huit, avec un cadre institutionnel, des protocoles, des collègues pour se relayer — cet enfant-là se retrouve chez l'AF. Seul. H24. Sans équipe. Sans relais. Parce que la structure a craqué avant lui.
C'est une réalité que les services connaissent parfaitement et qu'ils n'aiment pas nommer. Un enfant qu'une équipe de professionnels n'arrive pas à contenir en journée devient, le soir venu, la responsabilité exclusive d'une seule personne à son domicile. Cette logique n'a aucun sens sur le plan de la protection de l'enfant. Elle n'en a pas davantage sur le plan de la protection de l'AF.
Pour accueillir ces enfants-là, il faudrait une formation solide, régulière, spécialisée. Ce que la loi prévoit — 100 heures avant le premier accueil, puis 400 heures dans les trois premières années — est très insuffisant au regard de la réalité du terrain. Et après ces premières années ? Le dispositif de formation continue reste inégal selon les départements et les associations employeuses. Beaucoup d'assistants familiaux expérimentés n'ont jamais reçu une seule formation sur les troubles de l'attachement, sur le trauma complexe, sur la gestion des crises dissociatives.
On leur confie des enfants que des professionnels formés en équipe auraient du mal à accompagner. On le fait sans les préparer vraiment. Et quand ça craque, on cherche le responsable individuel.
Quand l'AF n'est pas la bonne solution : le mur des réorientations refusées
Et quand l'AF lui-même arrive à la conclusion que ce placement ne fonctionne pas — que le lien ne se crée pas, que le profil de l'enfant dépasse ses compétences, que la dynamique avec les autres enfants accueillis ou avec sa propre famille est devenue toxique pour tout le monde — il se heurte à un mur supplémentaire : le refus de réorientation.
Demander une réorientation, c'est un acte professionnel
Demander une réorientation, c'est pourtant un acte professionnel. C'est reconnaître lucidement qu'on n'est pas la bonne solution pour cet enfant, qu'une autre famille, un autre cadre, un autre environnement lui conviendrait mieux. C'est mettre l'intérêt de l'enfant avant son propre confort — ou plutôt avant sa propre crainte d'être mal jugé. C'est exactement ce qu'on attend d'un professionnel responsable.
Des services qui bloquent, des AF qu'on pousse à bout
Mais dans les faits, les services refusent régulièrement ces demandes. Par manque de places, par peur de l'instabilité supplémentaire pour l'enfant, parfois par principe. L'AF se retrouve alors contraint de maintenir un accueil qui ne convient à personne — ni à l'enfant, ni à lui, ni aux autres enfants du foyer — sans perspective de sortie. La pression monte. Les semaines passent. Et certains AF finissent par démissionner, non pas parce qu'ils ont abandonné leur vocation, mais parce qu'on les a poussés jusqu'au bout sans jamais les entendre. C'est une perte sèche pour la Protection de l'Enfance — et une nouvelle rupture pour l'enfant qu'on prétendait protéger.
L'isolement structurel : travailler seul, chez soi, sans témoin
Dans n'importe quelle autre profession du soin ou de l'éducation, l'équipe est un filet de sécurité. L'infirmière qui craque peut passer le relais. L'éducateur en MECS qui a mal vécu une crise peut en parler avec son collègue autour d'un café entre deux services. Le travail en équipe ne règle pas tout, mais il permet de verbaliser, de décompresser, de relativiser.
L'assistant familial, lui, travaille seul. Chez lui. Sans collègues. Sans salle de pause. Sans regard extérieur sur sa pratique au quotidien.
Il y a peut-être un autre AF qui habite à deux kilomètres. Mais on ne le connaît pas. On ne s'est peut-être jamais croisé. Le métier ne crée pas naturellement ces liens de proximité. Les réunions avec le service, les formations, les groupes de parole — là où ils existent — sont des bouffées d'air précieuses, mais elles sont espacées, parfois rarissimes selon les départements.
Alors quand une crise se passe mal, quand un enfant fait une révélation bouleversante, quand la fatigue devient de l'épuisement et l'épuisement quelque chose de plus sombre — l'AF gère. Seul. En attendant le prochain rendez-vous avec son référent.
Cet isolement n'est pas un détail. C'est une caractéristique structurelle du métier. Et c'est une bombe à retardement que personne ne désamorce.
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Le piège financier : on ne peut plus reculer
Reprenons le fil de l'engagement financier, parce qu'il mérite qu'on s'y attarde.
Les indemnités d'entretien versées pour chaque enfant accueilli sont censées couvrir les frais liés à cet accueil. Dans les faits, elles ne couvrent pas tout. Les AF complètent régulièrement de leur propre poche : une paire de chaussures en urgence, une activité extrascolaire, des fournitures scolaires, un vêtement chaud parce que l'enfant est arrivé sans rien. Ce reste à charge invisible s'accumule mois après mois, et il est rarement reconnu.
Et quand les frais sont bien pris en charge par le département — déplacements pour les droits de visite, consultations chez des spécialistes, frais kilométriques — encore faut-il attendre d'être remboursé. Ces délais de remboursement sont souvent très longs : plusieurs semaines, parfois plusieurs mois. L'AF avance. Sur ses propres deniers. Sur son propre découvert, parfois. Pour un métier au salaire modeste, ces avances permanentes représentent une pression financière réelle et constante, qui s'ajoute à tout le reste.
Mais le problème le plus profond, c'est ce que cette réalité financière fait à la liberté de décision de l'AF.
Imaginez une AF qui sent, depuis plusieurs mois, que la situation devient trop lourde. Elle a trois enfants confiés en plus des siens. Elle est fatiguée. Elle le sait. Elle voudrait souffler, réduire peut-être à deux accueils. Mais réduire à deux accueils, c'est perdre un salaire et une indemnité. C'est mettre en danger le remboursement de son crédit immobilier. C'est peut-être ne plus pouvoir assumer la scolarité de ses propres enfants. Et c'est continuer à assumer les charges liées aux deux enfants restants — dont les frais avancés qui mettent parfois des mois à être remboursés.
Alors elle continue. Pas par passion. Par nécessité.
Ce n'est pas une situation marginale. C'est une réalité que beaucoup d'AF connaissent et que très peu verbalisent — pour des raisons que nous allons voir.
Le divorce : quand le métier détruit ce sur quoi il reposait
L'affaire de Lannilis a un détail qui mérite toute notre attention : la prévenue avait divorcé en 2021. Et c'est après ce divorce que les premiers faits de violence ont été signalés.
Ce n'est pas un hasard. C'est un révélateur.
Mais avant de parler des conséquences du divorce, il faut dire une chose que l'on n'entend presque jamais : le métier d'assistant familial est lui-même, souvent, une cause du divorce. Ce n'est pas un cas isolé. C'est une réalité que de nombreux AF connaissent ou ont vue autour d'eux.
Parce que ce métier pèse sur le conjoint. Lourdement. Il pèse sur l'organisation du foyer, sur les vacances toujours contraintes, sur les soirées et les week-ends mobilisés par les crises ou les urgences, sur la vie intime réduite à peau de chagrin quand la maison est pleine d'enfants en souffrance. Il pèse sur les propres enfants de l'AF, qui grandissent dans un foyer qui n'est jamais tout à fait le leur, qui partagent leurs parents avec des enfants placés dont les besoins sont souvent immenses et prioritaires. Le conjoint qui n'a pas choisi ce métier peut finir par ne plus le supporter. Et quand il part, il laisse derrière lui un gouffre.
L'agrément d'assistant familial est construit autour d'un projet familial. Lors de l'instruction de la demande, le conjoint est auditionné, les enfants du foyer sont évalués, le fonctionnement de la famille dans son ensemble est scruté. L'agrément est accordé à l'AF, mais il repose implicitement sur un équilibre familial global. Quand cet équilibre est rompu, tout vacille.
Sur le plan humain d'abord : se retrouver seul avec six enfants, dont trois placés, après une séparation, c'est une charge colossale. Le divorce est déjà éprouvant dans une famille ordinaire. Dans une famille d'accueil, il n'y a pas de pause. Les enfants confiés sont toujours là le lendemain. La maison reste le lieu de travail. Le métier continue.
Sur le plan professionnel ensuite : un divorce peut être perçu — à tort ou à raison — comme une menace potentielle sur l'agrément. Est-ce que le service va considérer que les conditions d'accueil ne sont plus réunies ? Est-ce qu'on va réduire le nombre de places autorisées ? Ces questions pèsent lourd. Elles peuvent pousser l'AF à ne pas signaler ses difficultés, à minimiser, à tenir le coup coûte que coûte — par peur de perdre son agrément, et avec lui sa source de revenus principale.
Sur le plan financier enfin, et c'est ici que tout se noue : la maison est à la fois le domicile et l'outil de travail. Perdre la maison dans un divorce, c'est perdre les deux en même temps. Alors l'AF fait le maximum pour la garder. Il rachète la part de l'autre. Il assume seul des mensualités ou un loyer qui avaient été pensés pour deux salaires. La même charge financière, avec un seul salaire. Souvent, c'est intenable — mais il n'y a pas d'alternative. Et le divorce, dans beaucoup de foyers d'accueil, signifie que le salaire de l'AF devient l'unique revenu. Le crédit, les charges, les besoins des propres enfants — tout repose sur une seule personne. La marge de manœuvre pour réduire l'activité devient nulle. La pression de maintenir le nombre d'accueils, déjà forte, devient maximale.
Le divorce ne transforme pas une bonne AF en maltraitante. Mais il peut être la goutte qui fait déborder un vase rempli depuis des mois. Et le système n'est absolument pas pensé pour accompagner cette réalité.
L'interdiction de craquer : quand demander de l'aide devient un aveu dangereux
C'est peut-être le point le plus important de cet article. Et le plus difficile à entendre.
Un assistant familial n'a pas le droit à l'erreur. Pas publiquement. Pas institutionnellement.
Dans n'importe quel autre métier du soin, un professionnel qui dit "je suis épuisé, j'ai besoin d'aide" est orienté vers la médecine du travail, le service RH, la psychologue du travail. C'est un signal pris au sérieux, qui déclenche un accompagnement.
Pour un AF, dire "je n'en peux plus" risque de déclencher autre chose : une visite du service. Une remise en question de l'agrément. Un retrait des enfants. Et avec eux, la perte du revenu, du logement si la maison a été choisie pour le métier, de l'identité professionnelle construite parfois sur vingt ans.
Le coût de la transparence est prohibitif. Alors on se tait. On tient. On gère. On sourit lors des visites du référent. On rédige les comptes rendus en bonne forme. Et on accumule, en silence, tout ce qu'on ne peut pas dire.
Ce silence n'est pas une faiblesse individuelle. C'est une réponse rationnelle à une architecture institutionnelle qui n'a pas prévu d'espace sécurisé pour la vulnérabilité professionnelle.
À cela s'ajoute la peur grandissante des informations préoccupantes. Les IP se multiplient. Un AF qui montre un signe de faiblesse — une phrase de trop en réunion, une confidence mal placée — peut se retrouver avec une IP sur les bras. Déclenchée par un supérieur hiérarchique. Ou par un collègue. Parce que oui, dans ce métier aussi, des collègues dénoncent des collègues. Ce n'est pas la règle, mais c'est une réalité que beaucoup ont vécue ou frôlée.
Les groupes de parole, là où ils existent, tentent de combler ce vide. Mais ils sont insuffisants, inégalement répartis sur le territoire, et ne constituent pas un suivi médico-psychologique sérieux. Et surtout : dans certains de ces groupes, un supérieur hiérarchique est présent. Comment se confier vraiment dans ces conditions ? Comment dire "je suis à bout" quand la personne en face peut, le lendemain matin, en tirer des conséquences professionnelles ? Ce n'est pas de la paranoïa. C'est du calcul. Et tant que ces espaces ne seront pas garantis comme réellement confidentiels et indépendants de la hiérarchie, ils resteront des vitrines plutôt que des soupapes.
Un statut qui ne protège pas — ou si peu
C'est le paradoxe le plus criant du métier, et celui qu'on évoque le moins.
Les assistants familiaux sont des contractuels de la Fonction Publique Territoriale. Ils sont employés par un Conseil Départemental ou une association habilitée. Sur le papier, ils ont un statut de salarié avec les droits qui vont avec. Dans les faits, leur protection est bien en deçà de ce que le reste de la FPT leur garantirait.
L'arrêt maladie : un luxe que les AF ne se permettent pas
La Sécurité Sociale applique trois jours de carence avant toute indemnisation en cas d'arrêt maladie. Pour les fonctionnaires titulaires, ce délai est d'un seul jour. Pour les agents contractuels de la FPT, le maintien de salaire par l'employeur intervient généralement dès le deuxième jour, et pour une durée significative. Pour les AF, la réalité est bien différente : le maintien de salaire par le département n'intervient souvent qu'à partir du 8ème jour — et pour une durée limitée. Entre les deux, il n'y a rien, ou presque.
Résultat ? Quasiment aucun assistant familial ne se met en arrêt maladie pour une grippe, une gastro, ou un épisode dépressif léger. Pas par héroïsme. Par calcul économique. Trois jours sans rien, puis des jours partiellement compensés — pour un salaire déjà modeste, c'est financièrement inacceptable. Alors on continue à travailler avec 39 de fièvre. On continue avec les enfants autour. On continue, encore.
C'est un paradoxe absurde : les AF, qui exercent un métier à risque psychologique élevé et à charge physique constante, ont objectivement l'un des taux d'arrêt maladie les plus faibles de la FPT. Non pas parce qu'ils sont en meilleure santé. Mais parce qu'ils ne peuvent pas se permettre de l'être.
Mais le calcul financier n'est pas la seule raison. Il y en a une autre, moins avouable, plus profonde — et que beaucoup d'AF portent seuls sans jamais la formuler : la culpabilité vis-à-vis des enfants.
Se mettre en arrêt maladie, c'est poser une question à laquelle personne ne répond clairement : où vont les enfants pendant ce temps ? Vers quelle famille relais, dans quelles conditions, avec quelle continuité ? Pour un enfant déjà fragilisé par des ruptures à répétition, une absence même courte de son AF peut représenter une nouvelle déstabilisation. Une nouvelle rupture dans un parcours qui en a déjà trop connu. Des journées d'école ratées. Des repères brisés. Des semaines à reconstruire ce qui avait été patiemment construit.
L'AF le sait. Il le ressent. Et cette conscience-là — ce sens des responsabilités envers des enfants vulnérables — devient un levier supplémentaire qui l'empêche de souffler, même quand son corps et sa tête n'en peuvent plus. Ce n'est plus seulement un calcul économique. C'est un sacrifice consenti, silencieux, permanent. Et le système en profite sans jamais le nommer.
L'inaptitude professionnelle : la double peine
Quand un agent territorial — un éducateur, un agent administratif, un technicien — est déclaré inapte à son poste, le principe est le reclassement. L'employeur est tenu de proposer un poste adapté aux capacités résiduelles de l'agent. La carrière continue, différemment, mais elle continue.
Pour un assistant familial déclaré inapte à exercer son métier — à la suite d'un épuisement sévère, d'une maladie chronique, d'un accident — il n'existe pas de reclassement. On lui retire son agrément. Et on le licencie.
C'est la double peine : il perd son emploi au moment où sa santé est déjà en cause. Sans filet, sans alternative, sans perspective de reconversion financée. Simplement écarté, après parfois quinze ou vingt ans de carrière au service de la Protection de l'Enfance. Quelques départements commencent à explorer des solutions de reclassement — mais ce sont des initiatives isolées. Ce qui existe à la marge pour quelques-uns devrait être un droit universel pour tous.
Une médecine du travail fantôme pour un métier à risque réel
Les assistants familiaux sont salariés. Ils sont employés par les départements ou par des associations habilitées. À ce titre, ils devraient bénéficier d'un suivi de santé au travail sérieux.
Dans les faits, ce suivi est au mieux minimal, au pire inexistant.
Pas de visite annuelle systématique avec un médecin du travail formé aux spécificités du métier. Pas de cellule psychologique d'urgence lorsqu'une situation traumatisante se produit. Pas de dispositif de prévention de l'épuisement professionnel pensé pour des travailleurs qui vivent au quotidien avec des enfants traumatisés.
Pourtant, le métier d'assistant familial est un métier à risque psychologique réel. L'exposition quotidienne à des enfants en souffrance, à des récits de violence, à des comportements difficiles — c'est ce que les professionnels de santé appellent le traumatisme vicariant, ou traumatisme par empathie. Il est bien documenté chez les soignants, les travailleurs sociaux, les urgentistes. Il est quasi inconnu dans la réalité du suivi des assistants familiaux.
Un employeur qui enverrait ses salariés travailler quotidiennement avec des produits chimiques sans suivi médical serait condamné. Un département qui confie des enfants traumatisés à des assistants familiaux sans suivi psychologique sérieux ne l'est pas. Cette asymétrie dit quelque chose d'important sur la façon dont on considère ce métier.
Un métier qui se vide : le signal d'alarme que personne n'entend
Il y a un indicateur objectif que quelque chose ne va pas dans les conditions d'exercice du métier d'assistant familial. Un indicateur que ni les discours institutionnels ni les rapports annuels ne peuvent masquer indéfiniment : les AF sont de moins en moins nombreux, et de plus en plus nombreux à partir.
Les départs anticipés, les non-renouvellements d'agrément, les abandons en cours de carrière se multiplient. Des hommes et des femmes qui avaient choisi ce métier par vocation, qui y avaient investi leur maison, leur énergie, des années de leur vie — et qui jettent l'éponge. Pas parce que la vocation a disparu. Parce que les conditions sont devenues insupportables.
Ce mouvement de fond n'est pas anodin. Il dit, de façon concrète et mesurable, que le métier est de plus en plus difficile à tenir dans la durée. Il dit que l'équation — charge croissante, soutien décroissant, protection quasi inexistante — finit par ne plus tenir. Et il pose une question que les départements devront bien affronter un jour : qui va accueillir les enfants placés, demain, si les familles d'accueil continuent de fuir ?
La pénurie de familles d'accueil n'est pas un problème de recrutement. C'est un problème de conditions de travail. Et tant qu'on ne traitera pas la cause, on continuera de gérer les symptômes.
Ce que ça coûte de ne rien changer
Revenons à Lannilis. Une femme condamnée. Des enfants victimes. Un fait divers qui fera parler quelques jours, puis s'effacera.
Et dans six mois, dans un an, dans deux ans — la même situation se reproduira quelque part en France. Avec un autre AF épuisé, dans un autre département, avec le même manque d'accompagnement, le même isolement, la même impossibilité de souffler.
Parce que rien n'aura changé.
La Protection de l'Enfance, en France, repose en grande partie sur les assistants familiaux. Plus de 35 000 familles d'accueil prennent en charge chaque jour des enfants que l'institution ne sait pas — ou ne peut pas — placer autrement. C'est un pilier invisible du système. Un pilier qu'on sollicite sans relâche, qu'on sous-forme, qu'on isole, qu'on surveille sans le soutenir, et qu'on condamne quand il cède.
Le vrai scandale de l'affaire de Lannilis, ce n'est pas seulement ce qui s'est passé dans cette maison du Finistère. C'est ce qui aurait dû se passer avant — et qui n'a pas eu lieu.
Ce qu'on exige, ce qu'on doit donner
Chez ass-fam.org, nous ne sommes pas là pour excuser. Nous sommes là pour nommer.
Nommer ce que ce métier demande vraiment. Nommer ce que les employeurs — départements et associations — ne donnent pas. Et nommer ce qu'il faudrait changer, concrètement, pour que des situations comme celle de Lannilis deviennent plus rares.
Une formation initiale et continue réellement à la hauteur des profils accueillis. Pas 100 heures généralistes. Une formation spécialisée, régulière, sur les traumatismes complexes, les troubles de l'attachement, la gestion des crises — obligatoire et financée.
Un suivi médico-psychologique réel. Pas un groupe de parole bimensuel avec la hiérarchie dans la salle. Un accompagnement psychologique systématique, assuré par des professionnels indépendants, formés au traumatisme vicariant, garantis confidentiels.
Un vrai droit au répit — pas une option. La loi Taquet l'avait prévu. Les parlementaires l'ont dénaturé. Il faut revenir à l'intention initiale : un week-end par mois garanti, avec des familles de relais en nombre suffisant pour le rendre effectif. Ce n'est pas un luxe. C'est une condition de survie professionnelle.
Un accompagnement lors des épreuves de vie. Divorce, maladie, deuil — ces situations doivent déclencher un accompagnement renforcé, pas une surveillance accrue. L'AF qui traverse une période difficile a besoin d'un filet, pas d'un regard soupçonneux.
Un espace sécurisé pour la vulnérabilité. Tant qu'un AF ne pourra pas dire "je n'en peux plus" sans risquer une IP ou la perte de son agrément, le silence continuera. Il faut des dispositifs d'alerte précoce, confidentiels, construits avec les AF — et sans la hiérarchie dans la pièce.
Une protection sociale à la hauteur du risque. Suppression du délai de carence réel, maintien de salaire digne en cas d'arrêt, dispositif de reclassement en cas d'inaptitude — comme pour n'importe quel autre agent de la FPT. Un AF déclaré inapte après vingt ans de carrière ne devrait pas être jeté dehors. Il devrait être accompagné. Ce que quelques départements commencent à faire doit devenir une obligation légale pour tous.
Une reconnaissance du reste à charge financier. Les indemnités d'entretien doivent couvrir la réalité des dépenses. Les délais de remboursement des frais doivent être drastiquement réduits. Les AF ne devraient pas financer de leur poche et de leur découvert l'accueil de la République.
Ce métier mérite mieux que ça. Les enfants qu'il accueille aussi.
🎥 Mis à jour le 25 mars 2026
Début 2026, François Ruffin — député et candidat déclaré à la présidentielle 2027 — est venu chez moi, à Aire-sur-la-Lys, dans le Pas-de-Calais, pour parler des assistants familiaux. La vidéo vient d'être publiée sur sa chaîne. Elle dépasse déjà 150 000 vues.
Ce qu'il y dit résume tout : "L'aide sociale à l'enfance est une honte nationale. C'est un scandale d'État." Il réclame une nationalisation, un État qui reprenne la main, un investissement réel dans les enfants placés.
Ce que j'y dis, c'est ce que cet article tente de mettre en mots : le bonheur du métier, le déclin des familles d'accueil dans le Pas-de-Calais — 2 200 il y a dix ans, 1 800 aujourd'hui — et le sentiment d'être là "juste pour faire des économies."
Ce n'est pas tous les jours qu'un candidat à l'Élysée pousse la porte d'une famille d'accueil. Regardez la vidéo.
Vous êtes assistant familial et vous vous reconnaissez dans cet article ? Partagez-le. Parce que cette réalité ne changera que le jour où elle sera suffisamment visible pour ne plus pouvoir être ignorée.
S'entendre dire à chaque rencontre vous êtes à bout ,vous allez faire un burn à out mais ne jamais répondre quand on souligne,qu on informe les difficultés d un accueil....beaucoup de choses sont à changer et en premier lieu écouter les AF , ils connaissent leur accueil ,savent anticiper une difficulté à venir.un référent ou un psychologue qui voit l enfant 1 × tous les 2 mois ou 2 × par ans ne peuvent pas,ne doivent pas estimer connaître l enfant.