Un enfant terrorisé compose le 119 au milieu de la nuit. Il tombe sur le vide. Il raccroche. Personne ne le saura jamais. Et quelques mois plus tard, ce même enfant débarque dans une famille d'accueil avec deux ans de violences supplémentaires dans les yeux.

Voilà ce que le silence du 119 produit concrètement, au quotidien, dans la vie des assistants familiaux. Ce n'est pas une vue de l'esprit. C'est la mécanique documentée d'un système de protection de l'enfance qui laisse tomber les enfants avant même qu'ils aient la chance d'être protégés.

En 2024, sur 237 553 appels présentés au 119, seuls 34 154 ont abouti à un échange réel avec un professionnel. Cela représente environ 14 % des appels. Autrement dit : six appels sur sept restent sans réponse humaine. Six fois sur sept, quelqu'un qui avait le courage de composer ce numéro a raccroché sans avoir parlé à personne.

Ce n'est pas un bug. C'est une politique. 

Les chiffres que l'État préfère ne pas voir

Le 119 existe depuis le 10 janvier 1990. Il a été créé dans la foulée des premières grandes mobilisations contre les violences faites aux enfants. Depuis 2023, il est géré par le GIP France Enfance Protégée.

Trente-cinq ans. Et en 2024, les chiffres officiels publiés dans l'étude statistique SNATED sont accablants.

237 553 appels présentés. C'est-à-dire des appels dont le système a accusé réception, où le message d'accueil s'est déclenché. Sur ces appels, seulement 34 154 ont abouti à un échange réel avec un écoutant professionnel. Le reste : des enfants qui raccrochent, des voisins qui abandonnent, des adultes qui avaient un doute, qui avaient fait l'effort, et qui ont été accueillis par le silence.

Si l'on remonte au flux total, soit les 446 028 appels qui ont tenté de joindre le 119 en 2024, y compris ceux raccrochés avant même la fin du message d'accueil, le taux d'appels ayant conduit à une vraie conversation tombe en dessous de 8 %. Moins d'un appel sur douze.

Pendant ce temps, le contexte dans lequel opère ce service est d'une gravité absolue :

  • 103 748 mineurs ont été victimes de violences physiques en 2024, dont 55 % dans un cadre intrafamilial, selon le ministère de l'Intérieur.
  • 49 363 enfants en danger ont été évoqués dans les sollicitations traitées par le 119 en 2024, une hausse de 13 % par rapport à 2023.
  • Les violences psychologiques sont présentes dans 44 % des situations traitées, les négligences dans 37 %, les violences physiques dans 34 %.
  • 160 000 enfants sont victimes de violences sexuelles chaque année en France, dont plus des trois quarts au sein même de leur famille, selon la Commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (CIIVISE).
  • Un enfant décède tous les cinq jours dans le cadre familial, selon les données de l'IGAS, et les inspecteurs précisent eux-mêmes que ce chiffre est probablement sous-estimé.

Ces chiffres ne sont pas des abstractions. Ce sont les enfants qui arrivent dans les familles d'accueil. Ce sont les histoires que les assistants familiaux apprennent parfois par bribes, parfois d'un coup, quand un enfant parle enfin.

27 équivalents temps plein pour la France entière

Comment en est-on arrivé là ? La réponse tient en quelques chiffres.

Selon des informations publiées par L'Humanité, le 119 ne disposerait aujourd'hui que de 27 équivalents temps plein pour répondre à l'ensemble des appels entrants, 24 heures sur 24, 365 jours par an. Ce chiffre est cohérent avec les offres d'emploi publiées sur choisirleservicepublic.gouv.fr, qui évoquent une quarantaine d'écoutants, dont la très grande majorité travaillent à temps partiel.

Vingt-sept ETP. Pour un pays de 67 millions d'habitants. Pour 160 000 enfants victimes de violences sexuelles par an. Pour un numéro diffusé dans les gares, dans les cinémas, sur les plateformes de streaming.

Des salariés ont témoigné sous couvert d'anonymat d'un sous-effectif signalé en interne depuis des années, sans que cela ne produise aucun changement concret. Comment recruter et fidéliser des professionnels qui encaissent parmi les situations les plus éprouvantes qui soient, un enfant enfermé dans une salle de bains après avoir été battu, une mère à bout qui menace de secouer son nourrisson, pour environ 13 euros de l'heure en début de carrière, soit à peine au-dessus du Smic, souvent à temps partiel ?

La médecine du travail aurait alerté les ressources humaines. Des collègues pleurent en open space. Des professionnels craquent. Et les appels, eux, continuent de ne pas être pris.

La nouvelle feuille de route de la direction avait un temps envisagé de supprimer un répondant sur deux la nuit et d'expérimenter un serveur vocal automatique entre 19 heures et 9 heures du matin. La directrice générale Anne Morvan-Paris a depuis nuancé ce projet, affirmant que le 119 ne remplacerait jamais ses écoutants par de l'IA. Mais que ce scénario ait seulement été envisagé, qu'il ait fallu des parlementaires pour que la direction recule, en dit long sur les priorités réelles qui gouvernent ce service.

Un budget insuffisant, une gestion contestée

Sur la question financière, les versions divergent, et c'est en soi révélateur.

Le rapport d'activité 2024 du GIP France Enfance Protégée le confirme : les recettes totales encaissées au 31 décembre 2024 s'élèvent à 9 514 721 euros, contre 10 479 777 euros prévus au budget rectificatif. Moins de dix millions d'euros pour l'ensemble du GIP, qui regroupe non seulement le SNATED-119 mais aussi l'ONPE, l'AFA et les secrétariats de plusieurs conseils nationaux.

La députée Perrine Goulet, présidente de la Délégation parlementaire aux droits des enfants, affirme que cette enveloppe n'est pas entièrement consommée et pointe une gestion à améliorer. La directrice générale réclame un million d'euros supplémentaires par an pour atteindre l'équilibre. Entre ces deux lectures, il y a moins un désaccord de chiffres qu'une divergence de méthode. Dans les deux cas, le résultat pour les enfants est identique : le téléphone ne répond pas.

Le 119 défaillant : mauvaise gestion ou calcul politique ?

C'est la question que personne ne pose officiellement. Et pourtant elle s'impose.

Si le 119 fonctionnait vraiment, si les six appels sur sept qui restent sans réponse aboutissaient à des échanges réels, à des transmissions aux CRIP, à des évaluations et à des mesures de protection, combien d'enfants supplémentaires entreraient chaque année dans le dispositif de l'ASE ? La réponse est inconfortable, mais elle doit être dite : des milliers.

Or le système est déjà saturé. En France, le nombre d'assistants familiaux est en baisse constante depuis plusieurs années. Les foyers et maisons d'enfants à caractère social (MECS) fonctionnent en sur-capacité chronique. Les départements, financeurs de la protection de l'enfance, sont eux-mêmes étranglés budgétairement. Certains ont déjà du mal à répondre aux besoins actuels. La question qui se pose donc, et qui doit être posée sans détour, est la suivante : est-ce que la défaillance du 119 est tolérée, au moins en partie, parce qu'un 119 qui fonctionne ferait apparaître une demande de protection que le système est incapable d'honorer ?

Nous ne prétendons pas qu'une note de service a un jour ordonné de ne pas décrocher. Nous ne prétendons pas à un complot. Ce serait trop simple, et probablement faux.

Ce que nous affirmons, en revanche, c'est ceci : les pouvoirs publics savent que le 119 ne fonctionne pas. Ils ont les chiffres. Ils ont les rapports. Ils ont les alertes parlementaires. Et ils choisissent de ne pas y remédier à la hauteur du problème. Cette inaction n'est pas seulement de la négligence. Elle a des conséquences systémiques qui arrangent, au fond, ceux qui auraient à financer ce que la détection précoce rendrait visible. Un système de signalement défaillant, c'est un système qui ne voit pas ce qu'il ne peut pas prendre en charge.

C'est une forme de rationnement silencieux de la protection de l'enfance. Et c'est, moralement, encore plus grave qu'une décision explicite, parce qu'elle ne peut pas être contestée, ni même nommée officiellement.

Les assistants familiaux, eux, voient le résultat. Ils reçoivent les enfants que le système a mis des années à détecter. Et ils le font avec des moyens que les mêmes pouvoirs publics réduisent année après année.

Quand le 119 répond, rien ne suit vraiment

Le naufrage ne s'arrête pas au moment où le téléphone ne décroche pas. Il se poursuit bien au-delà.

Lorsque le 119 fonctionne, lorsqu'un appel aboutit, qu'une transmission est faite à la CRIP compétente, qu'une évaluation est menée et qu'un juge des enfants ordonne une mesure d'accompagnement, ce n'est pas la fin des obstacles. C'est souvent le début d'une autre attente, aussi silencieuse que la première.

Les mesures d'Action Éducative en Milieu Ouvert (AEMO) et d'AEMO Renforcée (AEMOR), censées soutenir des familles en difficulté tout en maintenant l'enfant à son domicile sous surveillance éducative, mettent aujourd'hui régulièrement plus de six mois à un an avant d'être effectivement mises en place après leur prononcé judiciaire. Dans certains départements, le délai dépasse deux ans. Un juge des enfants ordonne la mesure. Les associations mandatées pour la mettre en oeuvre n'ont pas les équipes. Les départements n'ont pas les financements. Et l'enfant, lui, attend.

Il attend dans une famille où les conditions n'ont pas changé. Il attend dans une situation que le juge a pourtant jugé suffisamment préoccupante pour ordonner une intervention. Il attend avec la violence, les négligences, l'insécurité. Et quand la mesure se termine enfin par un placement, parce que les choses ont empiré pendant l'attente, cet enfant arrive dans une famille d'accueil avec un vécu de deux ans de plus, deux ans de traumatismes que personne n'est venu interrompre à temps.

Les assistants familiaux le savent mieux que quiconque. Les enfants qu'ils accueillent ne sont pas ceux dont la situation vient d'être découverte. Ce sont, très souvent, des enfants dont la situation était connue depuis longtemps, signalée, évaluée, parfois même sous mesure judiciaire, mais pour lesquels rien de suffisamment efficace n'a été mis en oeuvre à temps.

La chaîne de protection de l'enfance est brisée à chaque maillon. Le 119 ne répond pas. Quand il répond, les CRIP débordent. Quand les CRIP transmettent, les juges rendent des ordonnances qui ne se traduisent pas en actes faute de professionnels disponibles. Et au bout de cette chaîne qui lâche partout en même temps, les assistants familiaux reçoivent les enfants dans un état que personne n'aurait dû laisser atteindre.

La campagne sans les moyens : une escroquerie morale

En septembre 2025, le gouvernement a lancé une grande campagne nationale de sensibilisation au 119. Diffusée au cinéma, dans les gares, sur les plateformes de streaming et de replay, avec le slogan "En cas de doute, contactez le 119", elle rappelait qu'un doute suffit, qu'une inquiétude suffit, qu'il faut appeler.

Elle n'a pas été accompagnée des moyens humains nécessaires pour répondre à ces appels.

Selon l'Observatoire des droits de l'enfant de l'UNICEF France, 43,1 % des 6-18 ans interrogés lors de la consultation nationale 2024 ne connaissaient pas le 119 ou ignoraient à quoi il servait. Et ceux qui le connaissaient ont essayé. Et ils ont raccroché.

Financer une campagne sans financer le service, c'est soigner l'image sans soigner le problème. C'est inviter des citoyens à signaler des enfants en danger vers un numéro qui ne décroche pas. C'est une escroquerie morale financée sur fonds publics.


Sources : L'Encre Libre