Imaginez deux assistants familiaux. Appelons-les Sophie et Marc. Sophie exerce dans le Cher. Marc dans la Haute-Savoie. Ils ont tous les deux passé les mêmes épreuves de sélection, obtenu le même agrément, accueillent tous les deux des enfants placés par l'aide sociale à l'enfance. Ils se lèvent tous les deux la nuit quand un enfant fait un cauchemar. Ils portent tous les deux le même poids, la même responsabilité, le même attachement.

Mais leur quotidien professionnel n'a presque rien en commun.

Dans le Cher, les dépenses annuelles brutes de l'ASE par enfant bénéficiaire s'élèvent à 21 400 euros. En Haute-Savoie, elles atteignent 75 700 euros — soit plus de trois fois plus. Cette différence ne reflète pas seulement des coûts de la vie différents. Elle reflète des choix politiques, des moyens inégaux, des priorités locales. Elle reflète, surtout, une réalité que personne dans les sphères officielles n'aime nommer clairement : en France, la protection de l'enfance est une loterie départementale. Et les assistants familiaux en sont les premières victimes silencieuses.

C'est précisément cette réalité qui m'a traversé l'esprit quand François Ruffin a poussé ma porte, début 2026.

Ruffin chez moi : une phrase qui résume tout

François Ruffin — député, candidat déclaré à l'élection présidentielle de 2027 — est venu chez moi, à Aire-sur-la-Lys, dans le Pas-de-Calais. Il est venu rencontrer plusieurs assistants familiaux et voir ce qu'est concrètement le métier d'assistant familial. Pas dans un rapport. Pas dans un couloir de ministère. Dans un salon, avec des enfants qui vivent là, avec une famille qui a fait de ce travail sa vie.

La vidéo qu'il a publiée sur sa chaîne YouTube a dépassé les 200 000 vues en moins de 28 heures. Et la phrase qui en est ressortie — celle qui a fait le titre, celle que des milliers de personnes ont entendue — c'est celle-ci :

"L'aide sociale à l'enfance est une honte nationale. C'est un scandale d'État."

Il a également dit qu'il fallait nationaliser l'ASE, sortir de la logique des départements, et que l'État devait reprendre ça en main directement.

Ce que j'ai dit dans cette vidéo, c'est ce que je dis depuis des années : le déclin des familles d'accueil dans le Pas-de-Calais — 2 200 il y a dix ans, 1 800 aujourd'hui. Le sentiment d'être "incompris, inconsidéré, là juste pour faire des économies." Et le bonheur immense du métier, malgré tout.

Mais la question que Ruffin pose mérite qu'on s'y arrête sérieusement. Renationaliser l'ASE — est-ce vraiment la solution ? Et surtout : qu'est-ce que ça changerait, concrètement, pour les assistants familiaux ?

Pour répondre à ça, il faut d'abord comprendre comment on en est arrivé là.

Avant 1983 : quand l'ASE s'appelait la DDASS

Pendant des décennies, la protection de l'enfance en France était une affaire d'État. Concrètement, elle était gérée par les DDASS — les Directions Départementales des Affaires Sanitaires et Sociales — des services déconcentrés de l'État présents dans chaque département, placés sous l'autorité du préfet. C'est de là que vient l'expression "enfants de la DDASS", qui a marqué des générations.

En 1956, l'Assistance publique est rebaptisée Aide Sociale à l'Enfance. Le service reste confié à l'État. C'est une politique nationale, avec un cadre commun, des règles uniformes, une responsabilité qui remonte jusqu'au gouvernement.

Ce système n'était pas parfait. Loin de là. Dans les années 1970 et au début des années 1980, les DDASS se voyaient reprocher des pratiques considérées comme abusives : des placements jugés trop systématiques, un manque d'écoute des familles, une approche administrative et froide qui traitait les enfants et leurs parents comme des dossiers plutôt que comme des êtres humains. La critique était réelle, documentée, et portée par des travailleurs sociaux eux-mêmes.

C'est dans ce contexte — et dans le contexte plus large de la grande réforme de décentralisation voulue par François Mitterrand et portée par Gaston Defferre — que tout a basculé.

1983 : le grand transfert. Les bonnes intentions, les mauvaises conséquences.

La loi du 22 juillet 1983 est une date charnière. Elle transfère officiellement la compétence de l'ASE aux départements. L'argument officiel était séduisant : rapprocher la décision du citoyen, mieux adapter la politique sociale aux réalités locales, sortir d'une gestion étatique jugée trop centralisée et trop rigide.

C'était l'Acte I de la décentralisation à la française. Et pour l'ASE, cela signifiait concrètement : chaque département est désormais maître de sa politique de protection de l'enfance. Il fixe ses propres tarifs, organise ses propres services, arbitre ses propres budgets.

En théorie, c'était une avancée. La proximité permet une meilleure connaissance du terrain. Un département peut s'adapter plus vite qu'un ministère parisien. Les élus locaux sont, en théorie, plus redevables devant leurs administrés qu'un fonctionnaire d'État.

En pratique, on a créé un système à 101 têtes — une par département, plus les collectivités d'outre-mer — sans garantir que toutes ces têtes auraient les mêmes moyens, les mêmes priorités, et la même volonté de bien faire.

Les DDASS, elles, ont continué d'exister pendant encore 27 ans — mais vidées de l'essentiel de leur substance en matière sociale. Elles ont finalement été supprimées le 1er avril 2010, dans le cadre de la Révision Générale des Politiques Publiques. Aujourd'hui, même l'institution a disparu. Il n'y a plus aucun service d'État dédié à la protection de l'enfance au niveau départemental. Le préfet conserve une compétence résiduelle de contrôle — mais dans les faits, elle est quasi inexistante.

L'État a non seulement délégué. Il s'est désengagé.

40 ans après : la promesse trahie

On aurait pu espérer que la décentralisation engendre une émulation positive : des départements innovants, un partage des bonnes pratiques, une politique qui s'améliore par l'expérimentation locale. C'est l'argument que défendent encore aujourd'hui les partisans du système actuel.

La réalité est différente.

En avril 2025, l'Assemblée nationale publiait un rapport parlementaire sur les manquements des politiques publiques de protection de l'enfance. Le verdict était sans appel : une politique "structurellement dysfonctionnelle", un "système qui craque de toutes parts". Trois lois votées depuis 2007 — en 2007, 2016 et 2022 — restent peu ou mal appliquées. Et le rapport ne s'arrête pas là : une section entière est consacrée au fait que l'application de la loi par les départements n'est pas optionnelle. Formulé ainsi dans un document officiel de l'Assemblée nationale, le message est clair : certains départements font des choix délibérément défavorables aux enfants et aux professionnels qui les accompagnent — et ce n'est pas qu'une question de moyens. Le rapport le dit explicitement : l'étranglement financier des départements, s'il est une réalité, ne peut pas justifier à lui seul certains arbitrages défavorables à la protection de l'enfance.

L'État, chargé de définir la stratégie nationale et de garantir l'application de la loi, n'assume pas non plus son rôle. Le rapport parle sans détour de "l'État, premier parent défaillant de France."

Ce n'est pas une conclusion nouvelle. En 2021, Emmanuel Macron lui-même déclarait devant les maires de France qu'on ne vote pas "pour avoir 100 politiques sociales différentes" selon les départements, notamment sur l'aide sociale à l'enfance. C'est le Président de la République qui dit ça. À voix haute. Dans un discours officiel. Et rien ne change.

Les scandales se sont succédé. Le plus emblématique reste celui de l'ASE du Nord : entre 2010 et 2017, une soixantaine d'enfants ont été confiés illégalement à une structure sans agrément, disséminée entre l'Indre et la Creuse, où des dizaines d'entre eux ont subi des violences physiques et sexuelles pendant des années. Le département avait externalisé sans contrôler. L'État n'avait pas vérifié. Les signalements n'avaient pas remonté. L'affaire n'a été jugée qu'en 2024.

Ce n'est pas un cas isolé. C'est le symptôme d'un système sans pilote réel.

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La loterie des salaires et des indemnités : ce que vivent les AF au quotidien

Revenons à Sophie et Marc.

La différence entre leurs situations ne se résume pas aux 21 400 euros contre 75 700 euros de dépenses annuelles par enfant. Elle touche directement leur salaire, leurs indemnités d'entretien, et les allocations versées pour les enfants qu'ils accueillent.

Le salaire d'abord. La rémunération d'un assistant familial est calculée sur la base d'un minimum légal — mais les départements peuvent et font varier considérablement au-dessus de ce plancher. Selon le département employeur, pour un même nombre d'enfants accueillis, un AF peut percevoir plusieurs centaines d'euros de différence mensuelle. Ces écarts ne reflètent pas une différence de compétence ou d'investissement. Ils reflètent uniquement le code postal du département employeur.

Les indemnités d'entretien ensuite. Ces indemnités sont censées couvrir les frais liés à l'accueil de chaque enfant — nourriture, vêtements, activités, transport. La loi fixe un plancher : 3,5 fois le minimum garanti par jour, soit 446,25 €. Certains départements s'en tiennent strictement à ce minimum légal. D'autres versent 17, 18, 20, voire plus de 22 euros par jour. Concrètement, pour un enfant accueilli 365 jours par an, c'est une différence de plus de 2500 euros annuels sur ce seul poste pour chaque enfant — que l'AF doit couvrir de sa poche si l'indemnité ne suit pas.

Les allocations annexes enfin. Argent de poche pour les enfants, allocation vêture, participation aux activités extra-scolaires, prise en charge des frais de scolarité spécialisée — là encore, tout varie selon les départements. Dans certains, ces allocations sont automatiques et bien calibrées. Dans d'autres, elles n'existent pas ou sont dérisoires. Et dans tous les cas, c'est l'AF qui fait l'avance en attendant un remboursement qui peut prendre des semaines ou des mois. Et pour ces allocations aucun cadre national pour fixer des montants planchés 

Le taux de bénéficiaires, révélateur de la pression financière. Selon les données de la DREES, la part des jeunes de moins de 21 ans bénéficiaires d'une mesure d'ASE varie de 1,2% à plus de 4% selon les départements. Autrement dit, certains départements ont trois à quatre fois plus d'enfants à prendre en charge que d'autres, proportionnellement à leur population. Et comme le budget de l'ASE est porté par le département, les territoires les plus pauvres — qui ont souvent le plus d'enfants en difficulté — sont précisément ceux qui ont le moins de moyens pour les accompagner.

C'est une double peine pour les enfants. Et une triple peine pour les AF qui travaillent dans ces territoires.

Une mission régalienne de l'État confiée à des budgets locaux

Il y a quelque chose de fondamentalement incohérent dans l'architecture actuelle.

Protéger les enfants en danger est une mission régalienne. C'est-à-dire une mission qui relève, par nature, de la responsabilité de l'État — au même titre que la justice, la sécurité, la défense du territoire. Un enfant battu, négligé, en danger, a les mêmes droits qu'il vive à Dunkerque ou à Nice, en Seine-Saint-Denis ou en Lozère. Ce n'est pas une opinion. C'est un principe constitutionnel, inscrit dans la Convention internationale des droits de l'enfant que la France a ratifiée en 1990.

Pourtant, en pratique, la protection de cet enfant dépend du budget voté par le conseil départemental. Elle dépend des priorités politiques du président du département. Elle dépend de la richesse fiscale du territoire. Et elle dépend — on ne le dit jamais assez — des choix personnels d'élus locaux qui n'ont aucun compte à rendre à l'État sur la façon dont ils traitent les assistants familiaux.

Il y a une autre réalité que personne ne dit franchement dans le débat public : la protection de l'enfance ne fait pas gagner des élections.

Les enfants placés ne votent pas. Leurs familles d'origine sont souvent les plus éloignées des urnes. Les assistants familiaux sont peu nombreux, peu organisés, peu visibles politiquement. Investir massivement dans l'ASE ne génère ni ruban à couper ni inauguration. Ça ne fait pas de une dans la presse locale. Ça ne mobilise pas de salle des fêtes.

Pour un président de département soumis à la pression budgétaire et au calendrier électoral, l'ASE sera toujours arbitrée après les routes, après les collèges, après les équipements sportifs. Pas par malveillance. Par mécanique politique. Et tant que cette politique restera une compétence locale sans obligation de résultat opposable, elle continuera d'être la variable d'ajustement silencieuse des budgets départementaux.

Macron l'a dit. Le rapport parlementaire de 2025 le dit. Le sénateur Iacovelli a déposé une proposition de loi pour expérimenter la recentralisation. La rapporteuse Isabelle Santiago préconise que "l'État soit pilote". Les mots s'accumulent. Les constats se multiplient. Les lois se votent et ne s'appliquent pas.

Et pendant ce temps, dans le Pas-de-Calais, il reste 1 800 familles d'accueil là où il en fallait 2 200 il y a 10 ans quand il y avait moins d'enfants placés.

Renationaliser : la solution miracle ?

Soyons honnêtes. La renationalisation de l'ASE réglerait certains problèmes. Elle n'en réglerait pas d'autres.

Ce qu'elle réglerait.

Les inégalités territoriales seraient mécaniquement réduites. Un cadre national unique pour les salaires des AF, les indemnités d'entretien, les allocations — c'est la fin de la loterie départementale. Ce serait déjà une révolution pour des dizaines de milliers d'assistants familiaux qui subissent aujourd'hui des conditions de travail inférieures simplement parce qu'ils ont le malheur de vivre dans un département moins généreux.

Un contrôle national renforcé des pratiques — placements, suivis, renouvellements d'agrément — permettrait aussi de réduire les dérives. Le scandale de l'ASE du Nord n'aurait peut-être pas duré sept ans si quelqu'un, quelque part dans une structure nationale, avait eu la mission et les moyens de contrôler.

Ce qu'elle ne réglerait pas.

L'État n'a pas de bilan reluisant dans sa gestion directe des politiques sociales. Les DDASS, avant 1983, étaient critiquées pour leurs placements abusifs. Une administration nationale peut être tout aussi froide, tout aussi bureaucratique, tout aussi sourde aux besoins du terrain qu'un conseil départemental mal géré.

La vraie question pour les assistants familiaux n'est pas seulement : "qui signe le chèque ?" Elle est : "qui va enfin nous considérer comme des professionnels à part entière ?"

Un État qui reprend la main mais continue à voir les AF comme des variables d'ajustement budgétaire, qui maintient le même isolement, le même manque de formation, le même vide de soutien psychologique — ce n'est pas une solution. C'est un changement de logo sur la même indifférence.

Ce que j'attends d'une vraie réforme — qu'elle soit nationale ou pas — c'est ça : une formation continue réellement à la hauteur des enfants accueillis aujourd'hui. Un suivi médico-psychologique indépendant et garanti confidentiel. Un droit au répit effectif, pas une faculté que le département peut ignorer. Une protection sociale digne de ce nom. Et la fin de cette situation absurde où un AF n'a pas le droit de dire "je suis à bout" sans risquer de tout perdre.

La nationalisation peut créer les conditions de ça. Elle ne le garantit pas.

Le risque du nivellement par le bas.

Il faut nommer une crainte légitime que beaucoup d'AF dans les départements "généreux" n'osent pas formuler à voix haute : et si la nationalisation réglait les inégalités... par le bas ? Si l'État fixait un cadre national aligné sur le minimum légal actuel — plutôt que sur les meilleurs départements — des assistants familiaux aujourd'hui à 18 ou 20 euros d'indemnité journalière se retrouveraient à 14. Des salaires supérieurs au plancher légal pourraient être alignés vers le bas au nom de l'uniformité budgétaire. Ce n'est pas une hypothèse fantaisiste : c'est la logique classique de toute harmonisation pilotée par la contrainte financière plutôt que par l'ambition sociale. La renationalisation n'est donc pas neutre dans ses effets redistributifs. Elle peut redistribuer vers le haut — ou rogner ceux qui étaient déjà au-dessus. Tout dépend du niveau auquel on fixe le plancher national. Et c'est précisément pour ça que "renationaliser" ne peut pas être un mot seul : il faut lui accoler un chiffre, une ambition, un engagement budgétaire. Sinon, c'est juste déplacer la loterie — du département vers le ministère des Finances.

Ce que j'en pense, moi

Ruffin était chez moi. Il a vu comment ça se passe. Il a entendu. Et je crois que sa colère est sincère.

Mais je ne suis pas naïf. Les candidats à la présidentielle ont souvent des grandes phrases sur l'ASE et des petits budgets une fois élus. La France a voté trois lois de réforme de la protection de l'enfance depuis 2007. Elles ne sont toujours pas appliquées.

Ce que je crois, moi, en tant que famille d'accueil dans le Pas-de-Calais : oui, il faut renationaliser. Pas parce que l'État fera mieux par nature. Mais parce que le système actuel a prouvé, en quarante ans, qu'il ne peut pas s'autoréguler. Les inégalités ne se réduisent pas. Les scandales ne cessent pas. Les AF partent. Les enfants restent.

Il faut un cadre national, des droits uniformes, une autorité qui peut imposer des standards — et être tenue responsable quand ils ne sont pas respectés. Aujourd'hui, quand ça va mal dans un département, personne n'est vraiment responsable. Le département dit que l'État ne donne pas assez. L'État dit que c'est la compétence du département. Et pendant qu'ils se renvoient la balle, les familles d'accueil ferment leurs portes une par une.

La renationalisation n'est pas la fin de l'histoire. C'est peut-être le début d'une histoire où quelqu'un, enfin, assume.

Et vous ?

C'est votre tour.

Pensez-vous que l'État doit reprendre la main sur la protection de l'enfance et les conditions des assistants familiaux ?


Pour aller plus loin : lisez notre article "Assistants familiaux : quand l'épuisement devient une bombe à retardement" — parce que la question de la renationalisation ne se comprend vraiment qu'en sachant dans quelles conditions travaillent aujourd'hui ceux qu'on charge de protéger les enfants de la République.