Quand le placement prend fin, les établissements doivent fermer leurs portes — contraints par le droit et les assurances. Les assistants familiaux, eux, les laissent souvent ouvertes. Un engagement invisible, bénévole, que l'institution ne reconnaît pas.
Martine a acheté la maison d'en face. Pas pour faire un investissement. Pas pour agrandir son patrimoine. Pour que Laura, qu'elle accueille depuis ses sept ans, n'ait pas à disparaître de sa vie à vingt ans. Laura allait sortir du dispositif de l'aide sociale à l'enfance. Il fallait trouver une solution de logement. Martine en a trouvé une — à cent mètres de chez elle.
Ce geste, qui pourrait sembler exceptionnel, dit en réalité quelque chose de profondément ordinaire dans le métier d'assistant familial : le lien ne s'arrête pas à la date inscrite dans un contrat. Il continue, souvent sans cadre, sans reconnaissance, et sans aucune contrepartie.
18 ans : la date qui change tout
Dans le système de protection de l'enfance, la majorité fonctionne comme un horizon administratif. À 18 ans — ou 21 ans pour ceux qui bénéficient d'un contrat jeune majeur —, la prise en charge par l'ASE prend fin. Le jeune doit alors construire son autonomie.
Assistants familiaux et établissements ont bien sûr pour mission de préparer à cette étape. Et ils le font, chacun avec leurs outils. Mais cette préparation, si sérieuse soit-elle, ne change pas une réalité fondamentale : démarrer dans la vie à 18, 20 ou 25 ans, ça reste difficile pour tout le monde. Un premier appartement, les charges, les démarches administratives, les coups durs — les jeunes qui sortent de chez leurs parents à cet âge-là peuvent compter sur un filet familial, souvent invisible mais bien réel. Un coup de fil à la mère. Un dépannage chez le père. Un week-end de repli quand ça ne va pas. Profiter du reseau familiale pour trouver un travail.
Les jeunes issus de l'ASE ont exactement les mêmes besoins que n'importe quel jeune adulte qui démarre dans la vie. Avec une différence majeure : ils n'ont souvent personne derrière eux pour amortir les chocs.
C'est là que la comparaison entre établissement et famille d'accueil prend tout son sens — non pas pour désigner un coupable, mais pour comprendre ce qui est structurellement possible ou non.
Dans un établissement, des liens se créent, entre jeunes et éducateurs, parfois forts et durables. Mais le cadre institutionnel ne laisse guère de marge : responsabilité civile, couverture assurantielle, règlement intérieur — dès lors que la prise en charge est terminée, l'établissement ne peut plus accueillir le jeune dans ses locaux, ni maintenir un lien formel avec lui. Ce n'est pas un manque de bienveillance : c'est une contrainte juridique réelle, qui pèse sur des professionnels souvent aussi impuissants que les jeunes qu'ils accompagnent.
En établissement
Des liens existent, mais le cadre juridique et assurantiel interdit tout maintien formel après la fin de la prise en charge.
En famille d'accueil
La relation s'est construite dans un domicile privé. La porte reste souvent ouverte, même sans mandat — sans que personne ne l'interdise.
Chez un assistant familial, la configuration est structurellement différente. L'enfant n'a pas été accueilli dans un bâtiment : il a partagé un foyer, une table, des vacances, des crises du soir. Il a grandi dans une famille. Et quand le contrat de placement prend fin, cette réalité-là ne s'efface pas d'un trait de stylo. Surtout, rien dans le droit n'interdit à un assistant familial de maintenir un lien avec un jeune devenu adulte — à titre personnel, comme n'importe quel proche le ferait.
Un accompagnement invisible
Nombreux sont les assistants familiaux qui continuent d'accompagner, officieusement, les jeunes qu'ils ont accueillis. Un coup de téléphone pour aider à remplir un dossier CAF. Un hébergement temporaire lors d'une rupture. Un repas du dimanche maintenu pendant des années. Une garantie loyer donnée de leur propre poche.
« On ne coupe pas comme ça avec quelqu'un qu'on a vu grandir pendant dix ans. Ce n'est pas une question de professionnalisme — c'est une question d'humanité. »
— Martine, assistante familiale depuis 18 ans (prénom modifié)Cet accompagnement-là est totalement invisible dans le droit. Le Code de l'action sociale et des familles ne prévoit aucune disposition organisant le maintien du lien entre un assistant familial et un jeune adulte sorti du dispositif. Pas de cadre, pas de protection, pas de reconnaissance. L'AF agit alors en tant que particulier — bénévolement, parfois à ses frais, toujours sans statut.
Ce que l'institution ne voit pas
Ce paradoxe mérite d'être nommé clairement : l'État confie à des assistants familiaux la mission de construire un lien stable et sécurisant avec des enfants souvent meurtris par des ruptures antérieures. Il les forme à l'attachement. Il leur demande de faire famille. Et au moment où ce lien pourrait jouer son rôle le plus précieux — au seuil de l'autonomie, quand tout vacille — il n'en fait plus rien.
L'assistante familiale qui achète la maison d'en face ne fait pas un geste hors-norme. Elle fait ce que des années de lien l'ont amenée à faire naturellement. Mais elle le fait sans que l'institution lui ait demandé quoi que ce soit, sans qu'elle soit couverte si quelque chose tourne mal, et sans que personne ne le sache vraiment.
« Toute leur vie, on a choisi pour eux. L'enjeu, c'est de ne pas avoir une position trop descendante. Sinon, on va les perdre. »
— Travailleuse sociale, dispositif "Une clef pour toi" (Perpignan)Ce que disent les professionnels du secteur qui travaillent sur la sortie de l'ASE est sans ambiguïté : la ressource la plus précieuse pour un jeune qui bascule dans l'autonomie, c'est un adulte de confiance qui répond quand il appelle. Les assistants familiaux sont, pour beaucoup de ces jeunes, exactement cela. Mais ils exercent ce rôle dans un vide juridique total.
Ce qui devrait changer
La question n'est pas de bureaucratiser l'affection. Ce serait absurde — et probablement contre-productif. Mais il serait légitime d'envisager a minima que le lien construit pendant le placement soit reconnu comme une ressource par l'institution, que l'assistant familial qui choisit de maintenir ce lien soit protégé s'il apporte une aide concrète, et que le jeune adulte puisse, lui aussi, continuer à se référer à la personne qui l'a élevé sans que cela ne soit ni encouragé ni découragé — simplement possible.
Le projet de loi sur la protection de l'enfance porté par le ministre Rist ouvre quelques pistes sur le parcours du jeune en voie d'autonomie. Il serait dommage de ne pas y inscrire, enfin, la place de ceux qui font le travail — après l'heure, après le contrat, après le mandat — parce qu'ils n'ont pas su faire autrement.
La maison d'en face existe. L'institution ferait bien de regarder par la fenêtre.
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