Alors que les établissements ont dépassé l'accueil familial comme premier mode de placement en France, le Pas-de-Calais brandit le licenciement contre une cinquantaine d'assistants familiaux. Enquête sur un paradoxe national.
En 2006, 56 % des enfants confiés à l'aide sociale à l'enfance étaient accueillis chez un assistant familial. C'était l'écrasante majorité. C'était l'ancien monde.
Fin 2024, ils ne sont plus que 35 %. La bascule a eu lieu en 2022 : pour la première fois, les établissements sont devenus le premier mode de placement en France. Depuis, l'écart se creuse ,40 % en établissement contre 35 % en accueil familial fin 2024, selon les dernières données de la DREES. Cinq points. Et ce n'est pas une décision politique assumée. C'est ce qui se passe faute de mieux, parce que les assistants familiaux ne sont plus assez nombreux, et que les nouveaux ne viennent pas : les candidatures au diplôme d'État d'assistant familial ont encore reculé de 12 % en 2024.
C'est dans ce paysage que le Département du Pas-de-Calais a choisi, en juillet 2026, d'envoyer à une cinquantaine d'assistants familiaux une lettre recommandée. On leur y écrit qu'à défaut de signer sous dix jours un avenant à leur contrat de travail, un avenant qu'ils avaient déjà refusé de signer plus tôt dans l'année, l'administration serait « tenue de licencier ». Le même département où, il y a quelques mois, 279 enfants placés sur décision de justice étaient sans solution d'accueil fixe, ballottés « de famille en famille », selon l'alerte lancée par la CGT et relayée par La Voix du Nord.
Le juge ordonne le placement. Le département n'a pas de place. Et sa réponse, c'est de menacer ceux qui, précisément, pourraient accueillir ces enfants.
Une pénurie française, silencieuse mais installée
L'histoire du Pas-de-Calais n'est pas une anomalie. C'est la version concentrée d'un phénomène national. Depuis quinze ans, la profession d'assistant familial se contracte, pendant que la protection de l'enfance, elle, s'étend. Le nombre de mesures d'aide sociale à l'enfance a franchi les 405 500 fin 2024, en progression continue. Le nombre d'enfants confiés à l'ASE approche des 225 000. Et le vivier des adultes qui les accueillent, lui, fond.
Les causes sont documentées et convergentes : une partie importante de la profession approche de la retraite, sans relève à la hauteur ; les conditions d'exercice se durcissent, alors même que la loi Taquet de 2022 promettait une revalorisation ; et l'attractivité du métier s'érode, comme le montre la chute des inscriptions au DEAF. La DREES elle-même l'écrit noir sur blanc : les établissements habilités constituent, pour la troisième année consécutive, la modalité d'accueil la plus fréquente. Ce basculement historique n'a pourtant fait l'objet d'aucun débat public.
Le paradoxe économique : le mode d'accueil le moins cher est celui qu'on laisse mourir
Il y a un chiffre que peu de gens connaissent, et qui rend le paradoxe encore plus violent. En 2024, la dépense moyenne par enfant accueilli en famille d'accueil s'élève à 36 900 € par an, contre 45 000 € pour les autres modalités d'accueil. C'est la DREES qui le publie, à partir des dépenses réelles des départements. Un enfant accueilli chez un assistant familial coûte environ 22 % de moins qu'un enfant placé en établissement.
Autrement dit : le mode de placement le plus stable pour l'enfant — celui qui garantit une continuité affective, un cadre familial, un adulte de référence — est aussi le moins onéreux pour la collectivité. Et c'est celui qui recule.
Ce n'est ni un choix pédagogique ni un choix économique rationnel. C'est le résultat mécanique d'une politique qui, département après département, laisse s'éroder la seule ressource qui coche pourtant les deux cases. Les familles d'accueil coûtent moins cher et protègent mieux ; et pourtant on ne parvient plus à en recruter, ni à retenir celles qui exercent.
Ce que le cas du Pas-de-Calais dit du reste
Revenons au 62. Le Département y a présenté aux assistants familiaux, fin 2025, un avenant à leur contrat de travail, censé « mettre à jour » celui-ci au regard de la loi Taquet. Sur le papier, une régularisation. Dans les faits, un contrat totalement nouveau de 17 pages dont le texte embarque des reculs qui n'ont rien de mécanique : rééquilibrage à la baisse de la rémunération des 3ᵉ et 4ᵉ accueils, renvoi de la prime de départ à la retraite à une simple délibération, transfert à l'assistant familial de la recherche de solutions relais pendant ses congés, alors même que le droit au répit issu de la loi Taquet plaçait cette organisation du côté de l'employeur.
Convoqués un par un début janvier 2026, les assistants familiaux ne pouvaient pas repartir du rendez-vous avec leur avenant sans l'avoir signé. Une cinquantaine ont refusé. Le député François Ruffin est venu à leur rencontre à Aire-sur-la-Lys. Le Département a répondu dans la presse : il n'était, jurait-il, « pas question de sanction ». Cette parole a même été formalisée en interne, où la direction générale du pôle Solidarités écrivait qu'aucun licenciement n'était envisagé et demandait à ses cadres de « rassurer pleinement les collègues ».
Six mois plus tard, le même département envoie un recommandé qui menace explicitement de licenciement. En plein mois de juillet, quand les enfants confiés sont à la maison à temps plein et qu'il est le plus difficile de joindre un avocat ou un représentant syndical. Sans convocation. Sans entretien. Sans dialogue.
Le Pas-de-Calais n'est ni le premier ni le seul département à imposer un avenant présenté comme une simple mise en conformité et embarquant, au passage, des reculs discrétionnaires. Le mécanisme se répète ailleurs, sous d'autres formes. Ce qui rend le cas 62 emblématique, c'est la conjonction : la pénurie déjà installée localement (le nombre d'assistants familiaux y est passé de 2 028 à 1 789 en quelques années), la crise du placement (les 279 enfants sans solution), et cette menace de licenciement adressée à celles et ceux qui, statistiquement, sont l'exacte solution au problème.
La logique politique perdante
C'est le fond du sujet. Un département qui menace de licencier des assistants familiaux expérimentés en pleine pénurie ne mène pas une politique de protection de l'enfance : il gère un tableau comptable. Et il le fait mal, puisque l'enfant qu'il ne peut plus placer en famille finira, dans le meilleur des cas, en établissement, c'est-à-dire à un coût supérieur pour la collectivité. Dans le pire des cas, il restera « sans solution », dans les statistiques d'errance.
Un assistant familial expérimenté, c'est une place (et même souvent 2 ou 3). C'est un foyer, une compétence, des années de métier. C'est aussi 8 000 euros par an d'économie pour la collectivité par rapport à un placement en établissement. En faire une menace de licenciement au lieu d'un atout, c'est un contresens politique, économique et humain.
Le silence national
Le plus frappant, dans cette affaire, c'est qu'elle se déroule dans un silence relatif. La bascule historique de 2022, les établissements devenant le premier mode de placement, n'a fait l'objet d'aucun grand débat public. Le recul continu du métier d'assistant familial est traité comme une évolution technique, alors que c'est un choix politique par défaut, aux conséquences profondes pour les enfants concernés.
Il y a pourtant une décision à prendre, à l'échelle nationale comme locale : veut-on, oui ou non, préserver l'accueil familial comme premier mode de placement en protection de l'enfance ? Si oui, alors les avenants qui rognent les rémunérations, les prises de rendez-vous où l'on ne peut pas repartir sans signer, les recommandés estivaux qui menacent de licenciement — tout cela va exactement dans le mauvais sens.
Le Pas-de-Calais offre en ce moment, malgré lui, la plus claire des démonstrations : à force de traiter ses assistants familiaux comme une variable d'ajustement budgétaire, un département finit par n'avoir plus assez de familles pour accueillir les enfants qu'un juge lui confie. Et il ne peut plus, alors, s'en prendre qu'à lui-même.
ass-fam.org suit le dossier du Pas-de-Calais et documente les avenants imposés dans les autres départements. Vous êtes assistant familial confronté à une situation similaire ? Écrivez-nous.
Sources chiffrées : DREES, données 2024 sur l'aide sociale à l'enfance (publications 2025-2026) ; DREES, formations aux professions sociales, 2024 ; La Voix du Nord, 16 avril 2026 (chiffre des 279 enfants sans solution, alerte CGT).
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