Chaque année, le 17 mars, la Journée mondiale du travail social célèbre les professionnels qui accompagnent les personnes les plus vulnérables. Éducateurs spécialisés, assistants de service social, moniteurs-éducateurs, aides à domicile... Les hommages se multiplient sur les réseaux, les discours officiels saluent leur engagement, les institutions rappellent l'importance de ces métiers de l'humain.

Et les assistants familiaux ?

Ils sont chez eux. Avec l'enfant confié. Comme tous les autres jours de l'année. Sans communiqué de presse. Sans cérémonie. Souvent sans prime. Et parfois sans même être invités à la table où se décide l'avenir de l'enfant qu'ils élèvent au quotidien.

C'est le paradoxe de cette profession : officiellement reconnue comme travail social par la loi, structurellement traitée comme si elle ne l'était pas.

La loi est pourtant claire

Ce n'est pas une interprétation. Ce n'est pas une revendication syndicale. C'est écrit noir sur blanc.

L'article D.142-1-1 du CASF, issu d'un décret de 2017, définit officiellement le travail social en droit français :

« Le travail social vise à permettre l'accès des personnes à l'ensemble des droits fondamentaux, à faciliter leur inclusion sociale et à exercer une pleine citoyenneté. Dans un but d'émancipation, d'accès à l'autonomie, de protection et de participation des personnes, le travail social contribue à promouvoir le changement social, le développement social et la cohésion de la société. »

L'assistant familial entre dans ce cadre. Point par point. Mot par mot.

Le site officiel du ministère des Solidarités ne laisse aucun doute : « L'assistant familial est un travailleur social qui, moyennant rémunération, accueille habituellement et de façon permanente des mineurs ou des jeunes majeurs de moins de 21 ans à son domicile. »

Et le Diplôme d'État d'Assistant Familial — le DEAF — classe officiellement la profession dans la filière des métiers du travail social, au même titre que les éducateurs spécialisés ou les moniteurs-éducateurs. Les obligations de formation sont définies par les articles D.451-100 à D.451-104 du CASF. Même filière. Même cadre réglementaire.

Sur le papier, tout est dit.

Dans les faits, c'est une autre histoire

Reconnu par la loi, l'assistant familial se heurte au quotidien à une réalité très différente. Les exemples ne manquent pas. En voici quelques-uns parmi les plus flagrants.

Le PPE : obligatoire, rarement fait

L'article L.421-17-2 du CASF, en vigueur depuis septembre 2022, est explicite :

« L'employeur assure l'accompagnement et le soutien professionnels des assistants familiaux qu'il emploie. À cette fin, l'assistant familial est intégré dans une équipe de professionnels qualifiés dans les domaines social, éducatif, psychologique et médical. Il participe à l'élaboration et au suivi du projet pour l'enfant. »

Intégré dans une équipe pluridisciplinaire. Participant à l'élaboration du PPE. C'est la loi.

La réalité, dans de nombreux départements : le PPE n'est pas rédigé, ou rédigé a minima. L'assistant familial conduit l'enfant à tous ses examens médicaux — mais souvent n'a pas accès aux bilans. Ces documents sont transmis aux parents et aux services, pas à lui. Il est le chauffeur. Pas le professionnel.

La hiérarchie invisible

Dans aucun autre secteur du travail social, votre évaluation professionnelle ne repose sur l'avis de vos collègues. Chez les assistants familiaux, c'est pourtant courant : lors du renouvellement d'agrément, la PMI demande régulièrement l'avis du référent social sur le travail de l'assistant familial.

Ce même référent qui valide — ou non — les demandes de congés liées aux séparations avec l'enfant. Ce même référent dont l'avis peut peser sur l'agrément, la réputation, la carrière.

On appelle ça de la pluridisciplinarité. Dans les faits, ça ressemble davantage à un rapport hiérarchique entre deux professionnels qui sont censés être des collègues.

Les audiences au tribunal : dehors

L'assistant familial est, dans la grande majorité des cas, la personne qui connaît le mieux l'enfant confié. Il vit avec lui. Il observe ses progrès, ses régressions, ses peurs, ses attachements. Il est témoin au quotidien de ce que les bilans annuels ne peuvent pas saisir.

Pourtant, lors des audiences devant le juge des enfants — celles où se décide le renouvellement du placement, le retour en famille, l'orientation — l'assistant familial n'est pas invité. Il attend dans le couloir. Ou chez lui.

Ses écrits existent, parfois. Mais ils ne parviennent pas directement au juge. Ils transitent par le référent social, qui les utilise — en totalité, en partie, ou pas du tout — pour rédiger son propre rapport. Ce rapport est ensuite validé par un responsable de service avant d'arriver au magistrat. L'assistant familial ne sait pas ce qui a finalement été transmis. Il n'a pas accès à ces écrits.

Le professionnel le plus proche de l'enfant est le seul à ne pas avoir voix au chapitre devant le juge qui décide de son avenir.

Le Ségur social : la preuve par l'absurde

Si tout ce qui précède pouvait encore sembler discutable, le Ségur social a rendu le débat définitivement grotesque.

Mis en place à partir de 2024 face aux difficultés de recrutement massives dans le secteur social et médico-social, le Ségur social est une revalorisation salariale destinée aux travailleurs sociaux. L'objectif était clair : enrayer la fuite des compétences, rendre ces métiers plus attractifs, compenser des années de sous-investissement.

Le secteur de la protection de l'enfance était particulièrement concerné. Le nombre d'assistants familiaux ne cesse de chuter depuis dix à quinze ans. Les raisons sont connues : rémunération insuffisante, manque de reconnaissance, conditions d'exercice difficiles, poids des frais non remboursés. La démographie de la profession est alarmante.

Alors, les assistants familiaux ont eu droit au Ségur ?

Non.

Les référents sociaux — leurs collègues de l'ASE, ceux qui travaillent dans le même dispositif, pour le même employeur, autour des mêmes enfants — y ont droit. Les assistants familiaux, non.

La justification implicite : ils ne seraient pas vraiment des travailleurs sociaux. Ou pas de la bonne catégorie. Ou pas au bon endroit dans l'organigramme.

Sauf que quelques mois après la mise en place du Ségur pour le secteur public, un accord a été trouvé pour que les assistants familiaux employés par des associations privées bénéficient, eux, de la prime.

Résultat : un assistant familial employé par une association est un travailleur social. Un assistant familial employé par un Conseil Départemental, qui fait exactement le même travail avec les mêmes enfants, ne l'est pas.

Et l'absurdité ne s'arrête pas là. C'est le département qui est chef de file de la protection de l'enfance sur son territoire. C'est lui qui finance, indirectement, les associations auxquelles il confie des enfants. Il a donc versé aux associations les compensations nécessaires pour qu'elles puissent payer la prime Ségur à leurs assistants familiaux.

Le département paie la prime Ségur des assistants familiaux qui ne travaillent pas directement pour lui. Il refuse de la verser à ceux qui travaillent directement pour lui.

Quelques départements ont eu le bon sens de mettre en place la prime ou un équivalent pour leurs propres assistants familiaux. Ils sont l'exception. Pas la règle.

Pourquoi ça compte, au-delà de la prime

On pourrait réduire ce débat à une question d'argent. Ce serait passer à côté de l'essentiel.

Ce que révèle le traitement des assistants familiaux, c'est une conception du travail social à deux vitesses. D'un côté, les professionnels qui travaillent dans des bureaux, rédigent des rapports, participent aux réunions, siègent aux audiences. De l'autre, ceux qui font le travail concret — nuit et jour, week-ends et jours fériés, à leur domicile, avec leur famille — et qui restent structurellement en marge des instances où se prennent les décisions.

Cette marginalisation a des conséquences directes sur les enfants. Un professionnel qui n'est pas écouté, qui n'a pas accès aux informations, qui ne peut pas s'exprimer devant le juge, ne peut pas pleinement assurer sa mission. L'intérêt de l'enfant n'est pas mieux servi quand la personne qui le connaît le mieux est tenue à l'écart.

Et cette marginalisation a des conséquences sur l'attractivité de la profession. Pourquoi devenir assistant familial — ou le rester — quand la loi vous reconnaît comme travailleur social, mais que les pratiques institutionnelles vous traitent comme un prestataire de service interchangeable ?

Ce que cette journée devrait être pour les assistants familiaux

La Journée mondiale du travail social n'est pas qu'une occasion de faire des publications sur les réseaux. C'est un rappel annuel que ces métiers méritent une reconnaissance réelle — pas seulement symbolique.

Pour les assistants familiaux, cette reconnaissance passerait par des actes concrets :

L'accès systématique aux bilans médicaux et aux documents concernant l'enfant confié, au même titre que les autres membres de l'équipe pluridisciplinaire.

La possibilité de s'exprimer directement devant le juge des enfants, ou a minima la garantie que leurs écrits lui parviennent sans filtre ni intermédiaire.

La fin de la hiérarchie informelle entre référents et assistants familiaux dans les procédures d'agrément et de renouvellement.

L'extension du Ségur social à l'ensemble des assistants familiaux, quel que soit leur employeur — public ou privé.

La rédaction systématique et le partage du PPE, conformément à ce que la loi impose déjà depuis 2022.

Rien de révolutionnaire. Juste l'application de textes qui existent déjà.

En attendant

Ce 17 mars 2026, pendant que la profession est célébrée dans les discours, des milliers d'assistants familiaux font ce qu'ils font tous les jours. Ils préparent le petit-déjeuner. Ils emmènent les enfants à l'école. Ils gèrent les crises, les silences, les progrès imperceptibles. Ils font le travail.

Sans Ségur pour beaucoup. Sans place au tribunal pour presque tous. Avec un PPE qui n'existe pas encore pour une partie des enfants qu'ils accueillent.

Travailleur social selon la loi. Invisible selon les pratiques.

Bonne journée mondiale du travail social.


Sources : Article D.142-1-1 du CASF — Article L.421-17-2 du CASF — Articles D.451-100 à D.451-104 du CASF — solidarites.gouv.fr/assistant-familial