Ce 1er mai au matin
Il est 6h47. Dans la cuisine, le premier biberon chauffe pendant que la cafetière s'enclenche. Un enfant pleure à l'étage — peut-être un cauchemar, peut-être une dent. La radio annonce les défilés syndicaux à Paris, Marseille, Lille, et le mot « travail » revient toutes les trois minutes dans la matinale.
Nous, assistants familiaux, nous travaillons aussi. Comme hier. Comme demain. Comme tous les jours de l'année. À la différence près qu'aujourd'hui, sur la fiche de paie de mai, une ligne supplémentaire apparaîtra : indemnité du 1er mai, majoration 100%.
C'est notre seul jour férié reconnu de l'année.
Aujourd'hui, on nous voit
Le 1er mai n'est pas un jour férié comme les autres. Il est, selon les articles L.3133-4 et L.3133-6 du Code du travail, le seul jour férié obligatoirement chômé et payé en France. Et lorsqu'il est travaillé, ce qui est notre cas systématique , le salarié a droit à une indemnité égale à son salaire, ce qui revient à un paiement double. Cette règle est d'ordre public.
Pour les assistants familiaux employés par une association de droit privé, l'application est directe via le renvoi de l'article L.423-2 du CASF.
Pour ceux d'entre nous employés par un Conseil départemental, la grande majorité, la situation est juridiquement plus fragile qu'il n'y paraît. L'article L.621-9 du Code général de la fonction publique, entré en vigueur en mars 2022, prévoyait expressément le doublement de la rémunération pour tous les agents publics travaillant le 1er mai. Cet article a été abrogé au 1er janvier 2023 par l'article 161 de la loi de finances pour 2023 (loi n° 2022-1726 du 30 décembre 2022), sous prétexte d'une « erreur de codification ». Depuis, le doublement de l'article L.3133-6 du Code du travail n'est plus de droit pour les agents publics : le juge administratif n'en a jamais fait un principe général du droit applicable à la fonction publique.
Concrètement, depuis 2023, les agents qui travaillent le 1er mai relèvent du régime indemnitaire général des dimanches et jours fériés, qui varie selon la fonction publique :
- Fonction publique hospitalière (FPH) : indemnité forfaitaire de 60 € pour 8 heures de travail effectif (décret n°92-7 du 2 janvier 1992, montant revalorisé par l'arrêté du 22 décembre 2023). C'est ce que touche une infirmière qui travaille à l'hôpital ce 1er mai.
- Fonction publique territoriale (FPT) : régime moins favorable encore, avec une indemnité horaire pour travail du dimanche et des jours fériés (IHTDJF) fixée à 0,74 € par heure effective de travail (arrêté du 31 décembre 1992). Soit environ 6 € pour une journée de 8 heures. La filière médico-sociale FPT peut bénéficier, par parité avec la FPH, de l'indemnité forfaitaire à 60 € — mais uniquement si le département a pris une délibération en ce sens.
Pour les agents territoriaux de catégorie B et C, deux mécanismes alternatifs peuvent par ailleurs être mis en place par délibération, conformément à la circulaire du 11 octobre 2002 : soit le maintien de la rémunération mensuelle augmentée d'indemnités horaires pour travaux supplémentaires (IHTS) majorées des 2/3 au titre des jours fériés, soit une récupération de la journée également majorée des 2/3. Ce sont ces mécanismes que la plupart des Conseils départementaux qui « paient le 1er mai en double » utilisent en pratique : techniquement, ce n'est pas un doublement au sens strict du Code du travail, mais le résultat sur la fiche de paie y ressemble.
Et nous, les assistants familiaux ?
Nous sommes dans une zone grise. Agents non-titulaires contractuels de la FPT, régis par le CASF, rémunérés au mois et non à l'heure, sans cadre d'emploi classique de catégorie B ou C : aucun de ces régimes n'est taillé pour notre statut. Chaque département bricole. Beaucoup de Conseils départementaux ont fait le choix d'une délibération favorable qui aboutit à un doublement effectif de la journée, c'est cette pratique-là que nous saluons. Mais aucune donnée nationale ne dit combien le font, ni à quel niveau.
D'ailleurs, hier soir, le député François Ruffin a interpellé la ministre de la Santé pour exiger le doublement de la rémunération des soignantes hospitalières le 1er mai, dénonçant cette « inégalité de traitement entre salariés du privé et agents du public ». La question vaut pour nous aussi.
Un jour par an, donc,peut-être , l'État reconnaît dans notre bulletin de salaire que nous travaillons un jour férié. Encore faut-il que notre département ait pris la bonne délibération.
Demain, on nous oublie
Et le 14 juillet ? Et le 15 août ? Et le 1er novembre, le 11 novembre, le lundi de Pâques, l'Ascension, la Pentecôte, le 8 mai, le 25 décembre, le 1er janvier ?
Rien.
Pas de majoration. Pas de prime. Pas de récupération. Pas de repos compensateur. Notre fiche de paie de décembre ressemble trait pour trait à celle de juin, alors que nous aurons travaillé Noël, le réveillon du 31, et le Nouvel An.
Pour les dix autres jours fériés de l'année, nous travaillons gratuitement.
Notre seul jour reconnu n'est même pas un jour de repos
Mais il faut être lucide jusqu'au bout : même ce 1er mai « payé double » n'est pas, pour nous, un jour férié. Aucun assistant familial n'a jamais eu un 1er mai chômé. Nous sommes payés double, certes, mais nous travaillons quand même. Nos enfants accueillis sont là. Les biberons, les douches, les conflits, les devoirs s'il y en a, les couchers, tout cela continue.
Le 1er mai, pour nous, c'est de l'argent en plus. Ce n'est pas du repos. Et c'est précisément ce qui rend la situation des dix autres fériés si scandaleuse : si même la fête du Travail ne nous donne pas de repos, alors les jours qui ne sont même pas reconnus financièrement ne nous donnent strictement rien.
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Pourquoi notre situation est singulière
Tu travailles aussi le 1er mai, peut-être. Tu es soignant, policier, sapeur-pompier, agent de transport. Mais notre situation se distingue de la tienne par cinq spécificités qui ne se cumulent dans aucun autre métier.
D'abord, la permanence est de définition légale. L'article L.421-2 du CASF dispose que l'assistant familial accueille de façon permanente. Pas par roulement, pas par circonstance : le métier est la permanence elle-même.
Ensuite, aucun remplacement n'est possible. Nous ne pouvons pas, comme un soignant, échanger notre service avec un collègue. L'accueil relais existe sur le papier mais reste exceptionnel, doit être planifié des semaines à l'avance, et exige que nous posions des congés pour en bénéficier. C'est-à-dire que nous renoncions nous-mêmes au moment familial que nous voulions préserver. Et se séparer des enfants accueillis à Noël reste, humainement, presque impossible.
Notre domicile est notre lieu de travail. Pas de pointage en sortie, pas de retour à la maison après le service. La cuisine où nous préparons le repas du 25 décembre est aussi celle où nous gérons les biberons à 3h du matin.
Aucune compensation spécifique aux fériés ne figure dans nos bulletins de salaire. Les soignants ont une indemnité forfaitaire pour travail des dimanches et jours fériés (décret n°92-7 du 2 janvier 1992). Les policiers ont leurs propres primes. Les éducateurs en MECS ont des majorations et des récupérations. Nous, rien. Pas une ligne dans le bulletin qui distingue un 25 décembre travaillé d'un 25 août travaillé.
Enfin, et c'est sans doute le plus lourd : notre famille est embarquée dans la contrainte. Nos enfants biologiques, nos conjoints, partagent leur 24 décembre, leurs vacances scolaires, leurs week-ends, avec nos obligations professionnelles. Aucun autre métier n'impose cela structurellement.
Le 25 décembre, miroir inversé du 1er mai
Si le 1er mai est notre seul jour reconnu, le 25 décembre est notre jour le plus invisible. Mêmes heures, mêmes contraintes, mais cette fois aucune ligne sur le bulletin de salaire pour en témoigner.
Deux profils d'enfants, deux Noëls différents
Le cas le plus fréquent, c'est l'enfant pleinement intégré à la famille d'accueil, celui qu'on souhaite garder à Noël, qu'on n'aurait de toute façon pas envie ni la possibilité de placer ailleurs ce jour-là, qui partage le repas naturellement et ouvre les cadeaux avec les enfants biologiques. Il n'y a rien de dramatique dans ce Noël-là — sauf que nous travaillons. Nous gérons, nous régulons, nous restons en alerte, comme tous les autres jours de l'année.
L'autre cas, plus rare mais bien réel, c'est l'enfant en conflit de loyauté, parfois en grande difficulté psychique, qui ne supporte pas Noël loin de ses parents biologiques, qui peut se mettre en crise, fuguer, devenir violent. Cet enfant-là, on ne peut pas le placer ailleurs au dernier moment. Personne ne le prendra à Noël. Et son Noël peut venir bouleverser celui de toute la famille.
Le droit de visite programmé pour Noël
Le juge a fixé une visite avec les parents, parfois à 80 ou 120 kilomètres. Nous chargeons l'enfant le matin, déposons, attendons quelques heures sur place ou rentrons et repartons, revenons le soir. Six à huit heures de la journée familiale amputées. Sur les frais kilométriques, soyons précis : les déplacements pour DV sont remboursés à 100% par la loi, donc l'enjeu n'est pas financier. Il est temporel. Il est émotionnel.
Les autres enfants placés, double peine
Ceux qui restent à la maison voient leur « frère ou sœur de placement » partir voir ses parents pendant qu'eux restent. Confrontation à la blessure de leur propre histoire, à l'absence de leurs parents biologiques, au silence de l'ASE sur leur cas. Et pendant ces heures de route, ils sont privés de leur AF, avec qui ils ont souvent construit le lien d'attachement le plus solide de leur vie. Le moment de Noël leur échappe, deux fois.
Les enfants biologiques de l'AF, invisibles des invisibles
Léo, 8 ans, qui voit sa mère partir conduire un autre enfant pendant qu'il déballe ses cadeaux. Personne ne les compte, ces enfants-là. Pas dans les rapports ONPE. Pas dans les revendications syndicales. Pas dans les délibérations départementales. Ils grandissent avec une mère ou un père dont le métier les déborde structurellement, et dont la disponibilité à Noël n'est jamais entière. Ils apprennent, très tôt, à partager, tout le temps.
Le retour de DV
Parfois, l'enfant rentre apaisé : c'était une bonne visite, et la deuxième moitié de la journée se déroule normalement. Parfois, il rentre triste d'avoir dû quitter ses parents, c'est attendu, c'est légitime, mais ça pèse sur la fin de soirée. Parfois enfin, il rentre en crise parce que la visite s'est mal passée, parce qu'il a vu ce qu'il aurait préféré ne pas voir, parce que tout l'équilibre construit pendant des mois s'est fissuré en deux heures. Et là, notre Noël est terminé. Nous passons la soirée à recoller des morceaux d'enfants pendant que les nôtres regardent par-dessus l'épaule.
Les autres fériés invisibles
Au-delà de Noël, le calendrier des oubliés est dense.
Les ponts impossibles à optimiser. Un salarié classique pose un vendredi pour faire un week-end de quatre jours autour de l'Ascension. Il pose le lundi suivant le 14 juillet pour rallonger ses vacances. Cette mécanique-là, nous ne la connaissons pas. Nos congés ne fonctionnent pas comme ceux des autres : poser une journée signifie organiser un relais ou un retour en famille naturelle, planifié à l'avance, validé par le service, accepté par l'enfant. Surtout, un jour férié intercalé dans nos congés ne nous « rend » rien : nous aurions été en congé de toute façon, et nous aurions travaillé sans le férié de toute façon. Le férié, dans notre calendrier, ne s'ajoute pas , il s'efface.
Le réveillon du Nouvel An. Nous pouvons faire la fête, oui. Mais nous devons rester en condition de gérer un enfant qui se réveille, fait un cauchemar, vomit, ou pire encore. Cela pose des questions concrètes — la consommation d'alcool des AF en service, par exemple — que nous traiterons dans un article dédié. Pour l'instant, retenons simplement ceci : à minuit, quand les autres trinquent, nous sommes encore en service, et techniquement nous le restons jusqu'au matin du 1er janvier et apres...
La comparaison qui fâche : MECS contre AF
Un éducateur en Maison d'enfants à caractère social accueille les mêmes enfants que nous. Mêmes parcours, mêmes blessures, même mission de protection de l'enfance, mêmes services départementaux qui les suivent. Mais son régime de travail n'a rien à voir avec le nôtre.
35 heures hebdomadaires. Repos compensateurs. Majorations de nuit. Indemnités de dimanche. Primes de jour férié. Récupérations garanties par la convention collective. Possibilité de poser des congés selon ses choix personnels.
Nous, sur exactement le même public, avec exactement la même mission : la permanence intégrale, le SMIC pour le premier accueil, et — pour celles et ceux d'entre nous dont le département a pris la délibération qui va bien — un 1er mai majoré.
Cette inégalité-là est juridiquement et moralement difficile à défendre. Si la mission est la même, pourquoi le régime est-il aussi différent ?
Appel à témoignages
Et chez vous ? Le 1er mai est-il payé double sur votre fiche de paie ? Ou bien votre département vous verse-t-il seulement une indemnité forfaitaire pour jour férié travaillé (autour de 60 €) ? Ou pire : une indemnité horaire dérisoire à 0,74 € par heure ? Vous est-il proposé un jour de récupération à la place du paiement majoré ?
Nous lançons un appel à témoignages national. Si vous êtes assistant familial, en Conseil départemental ou en association, nous voulons savoir : comment votre employeur traite-t-il le 1er mai ? Quelle ligne précise apparaît sur votre fiche de paie de mai ? Et les dix autres jours fériés ? Avez-vous déjà obtenu une compensation, même symbolique, pour un Noël travaillé, un 14 juillet sur le terrain, un 15 août en garde ? Avez-vous déjà négocié quelque chose, individuellement ou collectivement ?
Écrivez-nous. Nous publierons une cartographie des pratiques départementales et associatives, anonymisée si vous le souhaitez. Plus nous serons nombreux à témoigner, plus la donnée sera incontestable ,et plus la revendication sera fondée.
Ce que nous demandons
Nous ne demandons pas l'aumône. Nous demandons la cohérence.
Si la loi reconnaît que le 1er mai travaillé doit être doublé, parce que c'est un jour férié et qu'on travaille, alors elle doit reconnaître la même chose pour les dix autres fériés. Le principe est identique. Notre travail est identique. Notre fatigue est identique. Nos enfants placés et nos enfants biologiques le vivent de la même façon, qu'on soit le 25 décembre ou le 1er mai.
Deux pistes concrètes méritent d'être mises sur la table.
Première piste : intégrer les dix autres fériés à nos congés annuels. Nous passerions de 35 jours de congés payés à 45 jours, en plus du 1er mai majoré. C'est la solution la plus simple sur le papier. Mais soyons lucides : poser nos congés est, pour nous, une démarche complexe et coûteuse, qui suppose un relais ou une famille naturelle disponible, l'accord du service, et bien souvent un sacrifice émotionnel sur le lien construit avec l'enfant. Près de 88 % des assistants familiaux ne posent déjà pas la totalité des 35 jours auxquels ils ont droit. Ajouter dix jours supplémentaires à ce compteur reviendrait, pour beaucoup d'entre nous, à grossir un solde qu'on ne consomme pas. Cette piste a donc une limite intrinsèque : elle gonflerait nos droits sans les rendre effectivement exerçables. Pour qu'elle ait du sens, il faudrait qu'elle s'accompagne d'une garantie de monétisation des jours non pris, sous forme d'indemnité compensatrice ou de versement sur un compte épargne-temps réellement alimenté.
Seconde piste : appliquer le doublement à tous les fériés travaillés. À l'image de ce qui existe pour le 1er mai dans le secteur privé, et à l'image des régimes des soignants ou des éducateurs en MECS. Elle dit qu'un AF est un travailleur comme un autre face au calendrier civil. Elle reconnaît financièrement ce que nous savons tous : nos jours fériés ne peuvent pas être compensés en repos, parce que le repos lui-même nous est structurellement inaccessible. Plutôt que d'ajouter à un compteur de congés que nous ne pouvons pas vider, valorisons directement, sur la fiche de paie, les onze jours que nous travaillons effectivement chaque année.
Un repos nécéssaire :
Mais soyons clairs : la reconnaissance salariale, aussi nécessaire soit-elle, ne suffira pas. Pour rester de bons assistants familiaux, pour offrir aux enfants accueillis l'attention, la patience, la disponibilité émotionnelle qu'ils méritent, nous avons aussi besoin de pouvoir nous reposer. Un AF épuisé n'est pas un AF performant ; c'est un AF qui s'use, qui se ferme, qui finit par craquer ou par renoncer. Le développement de véritables solutions de répit, accueils relais effectivement disponibles, séjours de rupture financés, gardes temporaires structurées, droit au repit, et une réelle facilité à poser ses congés sans culpabilité, est un enjeu de protection de l'enfance autant que de qualité de vie au travail. L'argent ne remplace pas le repos. Il le complète. Aucune des deux pistes économiques évoquées ci-dessus n'aura de sens si elle n'est pas accompagnée d'une politique départementale ambitieuse en matière de répit.
Les deux pistes économiques peuvent se combiner, la seconde restant la plus immédiatement opérante. Aucune n'est utopique. Toutes deux sont applicables sans bouleversement majeur des budgets départementaux, qui font déjà des économies considérables sur notre statut comparé à celui des éducateurs en MECS.
Ce 1er mai, nous travaillons. Comme tous les fériés. Comme tous les jours. Une fiche de paie majorée arrivera, peut-être, à la fin du mois, selon ce que notre département a délibéré. Tant mieux, c'est déjà ça.
Mais ce n'est pas du repos. Ce n'est pas de la reconnaissance pleine. C'est juste de l'argent.
Et nous valons mieux que ça.
IL y a quelques temps il avait été évoqué la création d 'une seule convention pour le secteur médico-social-social , est ce que les travaux ont avancés ? Comment y est définie la place de l'AF ?
Reflexion d 'un premier mai ..... MERCI