Schannon Uhlmann a 26 ans. Ancienne enfant placée, elle fait aujourd'hui fonction d'aide-soignante en psychiatrie et suit une formation d'AES en alternance, avec un objectif clair : travailler dans la protection de l'enfance. Elle est l'auteure de "Au cœur des enfants placés", disponible sur Fnac, Amazon, et sur librairie.edilivre.com. Elle a accepté de répondre à nos questions avec une franchise et une lucidité qui méritent d'être entendues par tous ceux qui travaillent auprès des enfants.*
Ass-fam.org : Avant toute question, y a-t-il quelque chose que vous vouliez absolument dire ?
Schannon Uhlmann : Accepter qu'un enfant placé puisse aller mal, même dans une bonne famille d'accueil. Et ne pas être dans le déni. Ne pas se fier aux apparences.
Quel a été votre parcours ?
J'ai perdu mon père à 3 ans et ma mère à 5 ans. Nous avons d'abord été chez ma tante, puis chez ma grande sœur. Ensuite j'ai été placée en foyer de l'enfance en Ardèche pendant environ deux mois et demi, puis en famille d'accueil à l'âge de 13 ans.
Comment avez-vous vécu les transitions, les changements de lieu ?
Quand on est enfant, ces transitions ne sont pas supportables. On se sent perdu, on se demande ce qu'on va devenir, on a l'impression de ne plus rien être. Je me suis construite en me disant "c'est comme ça", pour tenir.
Qu'est-ce qui vous a aidée — et ce qui a manqué ou blessé ?
Ce qui m'a aidée, c'est l'écoute et le fait de pouvoir rester moi-même. Un enfant placé a une histoire, une identité, et il faut l'accepter tel qu'il est. Ce qui m'a manqué, c'est surtout de l'amour — et un sentiment de solitude, parce que je me suis construite comme ça. Ce qui a pu me blesser, c'est quand je ne me sentais pas écoutée, avec du déni en face, au point de devoir élever la voix pour me faire entendre.
Vous vous sentiez "comme les autres enfants" dans votre famille d'accueil ? Comment viviez-vous le regard extérieur ?
Dans ma famille d'accueil, il n'y avait pas de différence de traitement entre leurs enfants et moi. Mais intérieurement, je savais que j'étais placée. Je n'étais pas dans le déni, j'étais lucide — ce n'était pas "ma" famille au sens propre. On est là, on vit avec eux, mais on sait qu'on est placé. Et vis-à-vis des autres enfants, c'était un décalage permanent. C'est quelque chose qu'on porte au quotidien.
Y a-t-il des adultes dont vous gardez un souvenir particulièrement important ?
Oui, ma famille d'accueil — et aussi un éducateur qui est aujourd'hui devenu directeur. On a gardé contact, et c'est devenu comme quelqu'un de ma famille, un peu comme un tonton.
Si vous pouviez dire une seule chose à un assistant familial qui accueille un enfant pour la première fois, ce serait quoi ?
Faire attention aux changements de comportement, parce que ce n'est jamais anodin. Il faut même plus s'inquiéter d'un enfant qui ne parle pas que d'un enfant qui crie. Et surtout, garder une certaine liberté à l'enfant. Il vient de quelque part, il a une histoire, une identité, des habitudes.
Certains enfants se protègent en ne s'attachant pas. Comment un AF devrait-il gérer cette mise à distance ?
Ne pas forcer l'attachement. Être clair dans sa place. Sans mentir et sans être dans le déni.
Qu'est-ce qu'un enfant placé n'osera jamais dire à son AF, mais pense très fort ?
Il peut se demander : "Tu dis que tu seras là pour moi… mais ça veut dire quoi exactement ?" Et parfois, il ne dira rien, par peur que ça prenne des proportions énormes.
Quelle importance accordez-vous à la stabilité dans un placement ?
La stabilité est importante, mais ce n'est pas suffisant. Ce qui fait vraiment la différence, c'est la qualité de la relation. On ne peut pas réparer le passé. Et si l'enfant est dans le déni ou ne veut pas s'en sortir, on ne peut pas faire de miracle. Accompagner un enfant, c'est lui donner les moyens de se sauver lui-même.
Et la famille biologique — comment un AF devrait-il gérer cette réalité aux yeux de l'enfant ?
Ce n'est pas un sujet tabou. Il faut s'adapter à ce que l'enfant a vécu, en parler avec justesse. Pour se reconstruire, un enfant a besoin de comprendre son histoire.
Quelles erreurs avez-vous observées ? Et si vous étiez responsable de la formation des AF, qu'est-ce que vous y ajouteriez ?
Il y a du déni, parfois aussi chez les professionnels. Il y a des clichés, des étiquettes. La formation est importante, mais elle ne remplace pas le vécu. À mon époque, les familles d'accueil n'étaient pas assez formées. Aujourd'hui, ça évolue — mais il manque encore la parole de l'intérieur.
Comment votre parcours vous a-t-il construite ?
Mon parcours m'a apporté une maturité précoce. Aujourd'hui, je suis beaucoup dans la réflexion et dans l'analyse. Bien sûr, je ne vais pas dire que je suis contente d'avoir vécu tout ça, mais sans ça, je ne serais pas la femme que je suis aujourd'hui. Je suis extrêmement fière.
Quel message adresseriez-vous à un enfant qui traverse aujourd'hui une période difficile ?
Tout le monde peut s'en sortir, même quand on est au plus bas. Ce qu'on vit n'est qu'un passage.
Pourquoi ce livre ? À qui s'adresse-t-il ?
Je n'ai pas voulu attendre un diplôme pour aider. À tout le monde — mais en priorité aux professionnels et aux enfants placés. Écrire n'a pas été difficile. Le plus dur a été après, avec l'exposition et les émotions. Depuis la parution, j'ai reçu beaucoup de retours très positifs et touchants, notamment de professionnels.
Au cœur des enfants placés de Schannon Uhlmann est disponible sur Fnac, Amazon et sur librairie.edilivre.com.
Ce que le témoignage de Schannon change
On parle beaucoup des assistants familiaux sur ass-fam.org — de leurs droits, de leurs conditions de travail, de la reconnaissance qu'ils méritent et n'obtiennent pas toujours. C'est le cœur de ce site, et ça ne changera pas.
Mais l'interview de Schannon rappelle quelque chose d'essentiel : au centre de tout ça, il y a un enfant. Un enfant qui sait qu'il est placé, même quand personne n'en parle. Un enfant qui se tait par peur des proportions que ça pourrait prendre. Un enfant qui observe les comportements bien plus qu'il n'écoute les mots.
Ce que Schannon dit aux AF n'est pas une leçon. C'est une information. Elle décrit de l'intérieur ce que l'enfant vit — ce qu'il ressent dans le silence, ce qu'il cherche dans le regard de l'adulte, ce qui l'aide à tenir et ce qui le blesse sans qu'il le dise.
Trois choses reviennent dans ses réponses, sous des formes différentes.
L'enfant a besoin d'être accepté tel qu'il est, avec son histoire, pas malgré elle. Pas comme une ardoise à effacer, mais comme quelqu'un qui vient de quelque part et a le droit d'y rester attaché.
L'enfant a besoin que l'adulte soit clair dans sa place — sans surjouer l'amour, sans promettre ce qu'on ne peut pas tenir, sans faire semblant que tout va bien quand ça ne va pas.
Et l'enfant qui ne parle pas inquiète plus que celui qui crie. C'est peut-être la phrase la plus utile de toute l'interview. Celle qu'on devrait afficher dans toutes les formations.
Schannon a 26 ans. Elle travaille en psychiatrie, elle se forme pour travailler dans la protection de l'enfance, elle a écrit un livre. Son parcours l'a construite — elle le dit elle-même avec fierté. Mais ce parcours aurait pu se passer autrement à plusieurs moments, si certains adultes avaient su lire ce qu'elle ne disait pas.
C'est exactement pour ça que son témoignage compte.
La suite : une série de témoignages qui ne fait que commencer
Cette interview de Schannon est la première d'une longue série.
La prochaine est déjà en cours — avec Véronique Tivoli, assistante familiale pendant sept ans et auteure de Mes enfants et ceux des autres, qui a accueilli plus de cinquante-cinq enfants en urgence avant de prendre la décision de démissionner. Un autre regard, une autre expérience, une autre façon de raconter ce que ce métier fait à ceux qui le vivent de l'intérieur.
D'autres témoignages suivront.
Nous cherchons en priorité des assistants familiaux qui accepteraient de témoigner — quel que soit leur profil. Parce que l'expérience d'un AF qui accueille des nourrissons en urgence n'a rien à voir avec celle d'un AF qui accompagne des adolescents sur le long terme. Parce que le contexte de l'employeur, la relation avec les services, les conditions matérielles changent tout. Et parce qu'il y a autant de façons de vivre ce métier qu'il y a d'assistants familiaux.
Mais nous cherchons aussi — et c'est moins habituel — des enfants d'assistants familiaux et des conjoints d'AF qui accepteraient de prendre la parole. Parce que le placement, ça se passe à domicile. Et ce que vivent ceux qui partagent ce domicile sans avoir choisi ce métier est une réalité qu'on entend trop peu. Leur regard sur ce qu'ils ont traversé, ce qu'ils ont compris, ce qu'ils ont parfois subi en silence — ça compte autant que le reste.
Si vous souhaitez témoigner, anonymement ou non, contactez-nous via notre formulaire de contact.
Tous les profils, toutes les expériences, toutes les nuances — c'est exactement ce que cette série cherche à donner à lire.
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