Amélie a 48 ans. Après vingt ans dans l'enseignement de la conduite — dont cinq à la tête de sa propre auto-école — elle est devenue assistante familiale en 2019. Elle accueille aujourd'hui deux enfants dans un département qu'elle ne nomme pas, pour des raisons de sécurité professionnelle qu'elle explique elle-même. Elle est l'auteure de Du Visible à l'Invisible : au cœur d'un système aveugle, un témoignage anonymisé sur ce que l'institution ne montre jamais. Elle a répondu à nos questions avec une franchise que peu osent.

Reconversion et vocation

Ass-fam.org : Vingt ans dans la conduite, une auto-école construite à la sueur de votre front… Pourquoi tout quitter pour devenir assistante familiale ?

Amélie : J'aimais profondément mon métier. Transmettre, accompagner un jeune dans une étape importante de sa vie — c'était une vraie satisfaction. Mais ma tête et mon corps ne pouvaient plus être partout, tout le temps.

Et pendant toutes ces années, j'ai rencontré beaucoup d'adolescents placés en famille d'accueil. Avec eux, j'étais souvent plus qu'une monitrice : un repère, un coach, parfois une écoute. Cette réalité m'a poussée vers ce métier. J'ai senti que je pouvais être utile autrement, plus en profondeur.

 

Comment votre famille a réagi ?

Mes filles ont côtoyé des enfants placés pendant toute leur scolarité, donc ce monde ne leur était pas étranger. On a parlé à cœur ouvert de ce que ce métier représente vraiment : la beauté de l'accueil, mais aussi les bouleversements que ça apporte dans une famille.

Chez nous, l'altruisme fait partie de notre façon de vivre. Alors oui, ça allait changer nos habitudes — mais tendre la main à quelqu'un qui en a besoin, c'est quelque chose qui nous ressemble.

Votre expérience de cheffe d'entreprise vous a aidée ?

Elle m'a appris à être autonome, à prendre des décisions, à me tenir debout. Mais dans ce métier, on dépend d'un système qui décide pour nous. Passer de l'indépendance à une place où on a très peu d'impact, c'est un choc.

Et puis il y a les relations humaines. J'ai vécu des trahisons de collègues, alors qu'on est censés former une équipe. L'institution parle beaucoup de partenariat, mais sur le terrain, on se sent souvent infantilisés. Malgré tout, ces épreuves m'ont fait avancer et revoir ma façon de travailler.

Le quotidien de l'accueil

Vous décrivez dans votre livre des journées avec plusieurs crises. Concrètement, ça ressemble à quoi ?

C'est une journée où le corps et la tête ne se reposent jamais. On gère, on absorbe, on rassure, on protège. Et quand la crise s'arrête, on continue comme si de rien n'était — alors qu'on est déjà épuisée.

Parfois, on maintient le cap. Parfois on délègue, parce que toute une journée dans le conflit, la situation a raison de nous. Alors la famille prend le relais. C'est ça aussi, être une famille d'accueil.

Quel soutien avez-vous en cas de crise ?

Sur le terrain, l'équipe réelle, c'est "nous". Le week-end, il n'y a personne. Une astreinte existe sur le papier — mais pas de relève quand votre famille et vous encaissez des hurlements qui vous vrillent les oreilles. On peut écrire un mail pour informer, mais il reste souvent sans réponse. Dans les faits, on gère seul.

Comment vivez-vous la cohabitation avec votre propre famille ?

Au début, je pensais que mon rôle serait de "réparer" l'enfant accueilli. On comprend vite que rien ne peut être réparé. On accompagne.

Une éducatrice m'a dit un jour : « Un enfant arrive chez vous avec ses valeurs, il repart avec les mêmes valeurs. » Cette phrase résume tout. On n'efface rien. On soutient, on tient, on accueille. Et on protège aussi notre propre famille dans ce processus.

Quel a été le moment où vous avez compris que ce métier n'était pas celui qu'on vous avait présenté ?

Le jour où j'ai réalisé que "gérer seule" n'était pas une expression, mais une réalité de terrain. Quand j'ai rapporté des situations complexes à l'équipe ASE, je me suis retrouvée jugée sur ma posture professionnelle plutôt que soutenue. On analyse l'adulte, jamais l'enfant.

Pourtant, nous sommes des professionnels diplômés. Et l'enfant n'est pas responsable de ses crises, ni du fait d'être placé. Tant que nous ne formerons pas une équipe soudée face aux décisions de la hiérarchie, les enfants continueront eux aussi à subir les violences institutionnelles.

Le système et ses angles morts

Votre livre s'intitule "au cœur d'un système aveugle". Aveugle à quoi, exactement ?

Aveugle quand il a tort, et qu'il le sait. Aveugle parce qu'il poursuit une démarche même quand l'humain n'est plus pris en compte. L'institution ne fait jamais machine arrière, même face à l'injustice. C'est là que l'aveuglement devient dangereux.

Le fossé entre les discours institutionnels et la réalité du terrain, vous le ressentez comment ?

Il y a d'un côté les assistants familiaux, présents 24h/24. De l'autre, les collègues sur site, leur semaine du lundi au vendredi. Ce simple écart dit tout du fossé entre ce qui est attendu de nous et ce qui est reconnu.

On vous appelle "partenaires", parfois même "collègues"…

Dans mon département, on nous appelle "collègues". Dans les faits, ce n'est pas le cas.

Mais la nouvelle génération d'assistants familiaux ne se laisse plus intimider. La profession veut être reconnue comme les autres agents du département, à part entière.

La formation DEAF vous a-t-elle préparée au métier ?

Pour moi, elle est arrivée presque deux ans après mon premier accueil. Elle m'a apporté des échanges, des outils, l'expérience des collègues et des formateurs.

Mais la réalité de terrain était déjà là. La formation reste théorique. Le métier, lui, se vit dans le quotidien.

Si vous ne pouviez changer qu'une seule chose ?

Que les décisions soient prises en tenant compte du terrain. Écouter enfin ceux qui vivent avec les enfants. Et les considérer comme des professionnels de la Protection de l'Enfance — pas comme des prestataires de service qu'on peut remettre en question à la moindre difficulté.

L'épisode de 2024

En 2024, vous avez été convoquée après une publication anonyme. Qu'est-ce que ça a changé pour vous ?

Il m'a rappelé que parler a un coût. J'ai compris que dire la vérité dérange. Cet épisode m'a rendue plus prudente, mais il m'a aussi renforcée. J'ai pu compter sur mes collègues assistants familiaux. Depuis, je m'efforce d'avancer avec plus de rigueur, de transparence et de solidité dans ma pratique.

 

Peut-on vraiment exercer ce métier en transparence ?

Pas vraiment. Dire les choses expose. Se taire abîme. On navigue entre les deux. Mais une chose est sûre : dire les choses sans accuser qui que ce soit, en restant totalement factuel, c'est possible. Et c'est ce que j'essaie de faire.

Le "diviser pour mieux régner" entre AF, vous y croyez ?

Chez nous, on parle de "hiérarchie fantôme", celle qui se place au-dessus des AF. Et il y a aussi des AF qui se croient supérieurs à d'autres.

La vérité, c'est que nous évoluons dans un monde individualiste, où chacun avance seul. Tant que ça ne changera pas, le système continuera d'en profiter.

Le livre

Pourquoi écrire, et pourquoi anonymement ?

J'ai écrit pour témoigner d'un vécu professionnel qui peut abîmer, et pour dénoncer les comportements inadaptés — qu'ils viennent d'un assistant familial ou de tout autre professionnel. L'intérêt supérieur de l'enfant doit rester au cœur de nos missions, mais pas au détriment de ceux qui les accompagnent.

L'anonymat était indispensable pour pouvoir dire ce qui doit être dit, tout en protégeant chacun.

Qu'est-ce qui a déclenché l'écriture, précisément ?

En décembre 2025, une collègue très chère à mon cœur a subi une profonde injustice de la part de l'institution. Ça a réveillé en moi une blessure que je croyais refermée.

Je me suis dit : stop. Combien de temps allons-nous subir les violences institutionnelles ? Moi, je suis toujours en poste. Elle, on l'a décrite comme une criminelle. Sa famille et elle ont sombré — et personne dans l'institution ne l'a soutenue, ni ne la soutient à ce jour.

C'est ce jour-là que j'ai compris qu'il fallait écrire.

Comment avez-vous concilié témoignage et secret professionnel ?

Le secret professionnel est notre socle commun. Je me suis engagée à écrire avec honnêteté, mais sans exposer personne : ni familles, ni collègues, ni enfants.

Les premiers lecteurs me l'ont confirmé : l'anonymat est respecté, donc le secret professionnel aussi.

Les premiers retours ?

Pour l'instant, ce sont surtout mes proches, amis, famille, collègues. Ils ont été touchés. Certains m'ont découverte fragile, notamment au moment d'une information préoccupante que ma famille et moi avons traversée. Pour d'autres, ils ont reconnu une petite part de leur propre vécu dans ce que j'ai écrit.

Regard et transmission

Qu'est-ce qui vous fait tenir ?

Le soutien de ma famille. Mon mari, mes filles, qui continuent de croire en moi et en ce que je fais. Et mes collègues, ceux qui étaient là quand j'ai touché le fond.

J'ai remonté la pente parce que, contrairement à d'autres, ma responsable de l'époque m'a soutenue, m'a fait confiance, et m'a toujours considérée comme présumée innocente.

Que diriez-vous à quelqu'un qui veut devenir assistante familiale ?

Ce que j'ai écrit dans mon livre : ne vous laissez pas faire. Osez dire ce que l'on pense en restant professionnel, et toujours dans l'intérêt de l'enfant. La communication est notre meilleure arme face à un système qui n'hésite pas à nous écraser.

Une phrase pour dire ce que ces enfants vous ont appris ?

Une citation qui me tient à cœur : « Beaucoup de Nous, et un petit peu d'Eux. »

Elle dit tout. Sans les assistants familiaux, l'institution ne pourrait pas remplacer ce que nous apportons aux enfants : un foyer, une famille, de l'affection. Une vie "normale", comme la plupart des enfants dans ce monde.

 

Du Visible à l'Invisible : au cœur d'un système aveugle d'Amélie est disponible. L'auteure a souhaité rester anonyme pour protéger les enfants accueillis, sa famille, et son emploi.